• Petite lettre énervée à mes amis ingénieurs et à leurs complices, artisans et usagers de l’Illusion Algorithmique…

    Que nos temples restent déserts plutôt que de les voir remplis de prêtres trafiquants et de jongleurs — R. L. Stevenson

    Toi le data scientist, toi l’architecte de modèle d’entrainement, toi l’ingénieur chef de projet, toi le développeur, toi l’administrateur de base de données, toi le cadre idolâtre, toi le commercial con-vaincu, toi le start-upper qui lève des fonds — car les hommes forts ne lèvent plus seulement de la fonte —, toi le patron de PME en croissance, apeuré par la concurrence, toi le magnat de l’industrie médiatique et culturelle, toi le géant de la tech, toi le capital venture, toi l’investisseur anonyme, toi le tradeur sur ta bulle, toi le hacker sans éthique, toi le mineur de bitcoin, toi le producteur de contenu digital, toi l’early bird enthousiaste, toi le bêta testeur, toi le techno-fan adepte des files d’attente, allez tous vous faire calculer !

    Votre profit, votre fierté, vos efforts de croissance et votre appétit mènent à la ruine tous les créateurs besogneux, les réfractaires, les obsédés du fait main, les graphomanes, les rêveurs en journée, arrangeurs d’histoires, pousseurs de chansonnettes ou amoureux de l’image. Ce texte vous est adressé avec colère, la colère des perdants, celle des âmes retranchées et qui refusent de se rendre, acculées, mais pas encore totalement calculées ! 

    Votre culte du progrès à tout prix et votre évangélisation technologique sous ses masques charmeurs peinent aujourd’hui à cacher sa violence totale. Vos lignes de codes, vos rangées de serveurs, vos logiciels gratuits sont les soldats d’une colonisation sans filtre, dont la conséquence, sinon le but assumé, est de détruire nos métiers et plus encore d’anesthésier nos passions. Souffrez donc, le temps de cette lecture, que je vous retourne cette violence, avec mes petites lignes de code à moi. C’est un peu David contre Goliath, mais j’aime les paris perdus d’avance et si le projet est d’échapper à la rationalité et à la statistique, commençons par là !

    Très bientôt sans doute, je relirai ce texte en me catastrophant de son obsolescence, des errances auxquelles je me livre sans filet. Quoi qu’on en pense, il me restera au moins la satisfaction de l’avoir écrit moi-même, probablement un luxe dans le monde qui s’avance. Quel ego, vous vous dites — si, si je vous entends. Je me méfie de celles et ceux qui revendiquent ne pas en avoir. Si j’ai un peu de chance même, ce court texte aura peut-être l’honneur d’être « deep learné » et servira de brique de base aux discours de mes arrière-petits-enfants, pour peu qu’ils parlent encore notre langue !

    L’étincelle qui a rallumé la mèche de mon obsession anti-IA est une visite chez une coiffeuse de mon village. J’étais assis dans mon siège, à ne rien dire, paralysé comme d’ordinaire quand il faut « faire la conversation » avec les inconnus, nous avions passé les politesses d’usages sur le temps qu’il fait et sur mon métier de scénariste qui me permet de prendre rendez-vous dans les heures creuses du salon, lorsque Tif’Fanny — on reconnait le bon coiffeur au calembour sur sa façade ­— s’est mise à se plaindre de l’IA en moins de temps qu’il ne faut pour me faire le shampoing. Au cours d’une formation on venait de lui présenter des modèles, des looks, générés algorithmiquement, des femmes aux coiffures irréelles, physiquement impossibles à reproduire, et qu’elle devait pourtant réaliser dans des délais toujours plus courts, pour des mariages ou des évènements. Sans le savoir, elle venait d’appuyer sur un point sensible sous mon crâne ; pour une fois ce n’est pas moi qui avais lancé les hostilités. Je lui ai donc déballé tout le mal que je pensais de la technologisation des métiers, manuels hier, intellectuels aujourd’hui. Signal faible par excellence, j’avais aligné plus de trois phrases chez un coiffeur, il était temps de mettre les choses à plat, par écrit.

    Mes proches et certaines personnes chères avec qui je travaille jugent parfois excessif cet investissement de temps — c’est le nerf de la guerre après tout — pour aller jouer les Don Quichotte contre les moulins à data, mais cette dernière année, le sujet s’infiltre partout et avec une vitesse si phénoménale qu’il a presque détrôné le point de Godwin. Pas un dîner, pas un coup de fil, pas une réunion, pas une coupe de cheveux donc, sans que l’IA ne surgisse comme un mauvais diable de sa boîte, nous portant unilatéralement au constat que nous sommes à un tournant, au bord de l’abîme pour les uns, à l’aube d’une révolution pour les autres.

    De toutes les manifestations hostiles dans la guerre que nous mènent les robots et leurs maitres, et plus que les absurdités croissantes auxquelles nous a habitués l’ère d’internet — « Cliquez sur les bornes d’incendie », « Cochez la case », « Veuillez vérifier que vous êtes humains » — c’est la colère insoupçonnée de Tif’Fanny qui aura porté mon irritation à son point d’urgence.

    DES CHIFFRES ET DES LETTRES

    « D’où tu parles ? »

    L’injonction contemporaine de se situer sociologiquement, intimement même, ressemble à s’y méprendre à l’interjection que j’ai bien connue dans les cours de récré, le fameux « d’où tu me parles toi ? » au sens du « comment oses-tu m’adresser la parole, ferme ta gueule et passe ton chemin ». Pour parer toutes les acceptions dans l’ordre, je parle en tant que scénariste, auteur, « créatif » diront les RH, et ancien ingénieur (même si ma compétence technique est proche de zéro tant j’ai « bifurqué » à peine mon diplôme en poche). Quant au pourquoi je ne ferme pas ma gueule, comme certains créatifs sont tentés de le faire, c’est que je connais, pour l’avoir éprouvée un peu moi-même, l’absence de morale et de raison dans la pensée logicielle qui dirige le monde de l’ingénierie.

    Enfin, pour être plus terre à terre, je parle de derrière mon écran, où je passe la plupart de mes journées, au point que ma vue a baissé pour s’adapter au petit mètre qui me sépare de ce mur lumineux. Pour la petite histoire, j’ai grandi dans la campagne la plus déconnectée, sans télé, ordinateur ni console — dans les années 90 c’était déjà loin d’être une évidence­ — à jouer dans les prés et les bois en solitaire, mais j’ai connu un rattrapage brutal avec les études, l’entrée dans la vie active et mon corps a vite pris le pli, à 90 degrés sur sa chaise, le nez chaussé de lunettes, canal carpien irrité, douleurs de dos et migraines ophtalmiques.

    Je veux parler d’abord pour moi, pour l’écrit, car c’est dans ce champ que j’exerce, sur cette branche que je me suis perché et que l’IA vient me narguer, mais je pense que toutes les autres branches se reconnaitront un peu, car elles sont menacées par les mêmes dangers.

    Cette croisade intime contre les robots, s’enracine assez loin dans mon enfance. Entre l’univers des chiffres et celui des lettres, mon cœur n’a pas cessé de balancer. Malgré les efforts parentaux pour me donner le goût des arts et de la lecture, l’école m’aura longtemps poussé, jusqu’à gagner totalement la bataille, vers les sciences dures. Si bien que j’ai grandi, très naïvement, avec deux figures tutélaires, deux vieux hommes blancs dont la gloire a illuminé toute mon adolescence : Einstein et Tolkien. Le physicien et le romancier. Je croyais jusqu’à il y a peu que ces deux pôles étaient inconciliables, qu’il fallait choisir une voie d’interprétation du monde, se ranger dans une chapelle : celle qui décrit et infléchit la réalité par les équations et celle qui vise au même but par l’émotion esthétique et la force du récit. Mais la frontière n’est pas si nette et l’IA menace aujourd’hui de la supprimer totalement.

    Très vite au collège et au lycée, en tant que premier de la classe­ — statut étrange que je n’ai d’abord pas cherché à atteindre, puis ensuite cherché bêtement à maintenir à tout prix —, on m’a fait comprendre que les sciences m’ouvriraient toutes les portes. La question fut donc tranchée par la logique plus que par l’envie, en fonction de l’intérêt social et non individuel. Et je ne crois pas me tromper en disant qu’il existe des générations de littéraires contrariés, qui ont perdu parfois de belles années dans l’errance. En quelques décennies, la constitution de la Noblesse d’État, l’élite selon Bourdieu, longtemps sélectionnée et reproduite en vase clos par les humanités, avec Normale Sup ou l’ENA, s’est tournée vers les sciences dures, et des écoles non moins dures, les Mines, Centrale, Polytechnique. Les chiffres ont gagné la faveur des puissants et se sont imposés comme le nouvel outil de perpétuation de leur domination — le latin c’était bien gentil pendant deux millénaires, mais ça ne fait plus peur à personne ! Et puis on ne fait pas la guerre avec une langue morte ! Si la plupart des politiciens sont encore des « Science Poteux » lettrés, c’est une poignée de capitaines d’industrie, passés par le commerce et l’ingénierie, qui mettent les chiffres dans leurs têtes, chiffres qu’ils régurgitent en projets de loi et en discours. Les grandes déclarations de principe, les lois indépendantes de tout calcul, guidées purement par des élans de morale ou des questions d’éthique sont devenues l’exception et non plus la règle.

    Cette première bataille, remportée dans l’éducation au tournant des années 70/80, érigeant les maths en critère unique de sélection des élèves, était un signal faible de la révolution algorithmique à venir. Comme il n’y a pas de place pour le hasard dans le monde calculé, elle coïncide à peu près avec l’avènement de l’informatique. Une sorte de plan a-t-il été décidé en haut lieu — je ne sais pas du fait de qui, après tout je ne suis pas historien —, consistant à former massivement des ingénieurs, à doter la France d’une armée de cadres d’où émergeraient les patrons de demain ? Quoi qu’il en soit, tout un tas de gens attirés par les lettres, ou du moins avec des goûts assez généralistes, ont été fortement incités, pourvu qu’ils soient bons, à suivre la voie royale pour intégrer nos grandes écoles scientifiques. Pour ma part, j’ai suivi le troupeau à rebrousse-poil en 2008. Cette mésaventure a d’ailleurs coûté « un pognon de dingue » à l’État et assez ironiquement au ministère du Redressement productif (ministère de l’Industrie de l’époque). En effet, j’ai fini mon cursus d’ingénieur en cinq ans avant de me rendre compte que ce n’était pas tout à fait mon truc d’être enfermé dans un bureau à remplir une feuille Excel pour calculer le dimensionnement des pieux d’ancrage des lignes à haute tension entre Rospez et Lannion en Bretagne. Un producteur de cinéma m’a demandé un jour si je me rendais compte du gâchis financier, de l’investissement inutile que je représentais pour la nation, et ses impôts sans doute. Je n’ai jamais pris le temps de calculer précisément ce qu’aura coûté ma formation, mais une chose est sure, je ne rendrais jamais l’argent. Après tout, je ne suis pas responsable des dérives du système d’orientation français. Vous voulez des techniciens, vous voulez des gens pour remplir vos tableurs automatisés, allez calculer vous-même !

    J’ai découvert à mes dépens que le système de sélection méritocratique français est avant tout un outil de tri socioculturel et économique déguisé. En classe de seconde, la question qui est posée — jamais vraiment en ces termes — aux lycéens est celle-ci : veux-tu un métier sûr qui te rapportera de l’argent toute ta vie, ou bien l’inconnu et la misère des arts ? « Métier d’avenir », plus poétique ; ou « voie de garage » belle image là encore — mais qu’ont-ils contre les garages ? Pourquoi faut-il à ce point que tout le monde roule, et vers où ? Pas étonnant dans ces conditions que les « meilleurs élèves », ceux qui sont parfois les moins doués pour écouter leurs instincts, ceux qui ne sont pas limités (protégés) par leurs lacunes dans les domaines absurdes vers lesquels la société les canalise, choisissent l’argent, la sécurité, le prestige, l’honneur, la gloire, l’avenir radieux, appelez ça comme il vous plaira ! Il y a donc un biais de sélection formidable chez les ingénieurs, qu’ils soient techniciens ou technocrates, et une prédisposition à la docilité, au manque de morale et d’éthique : car ce sont souvent ceux­, tout passionnés qu’ils soient par les sciences, qui ont renoncé les premiers à leur liberté pour accepter de servir, d’abord les maitres d’école, puis les maitres du capital. Ce n’est pas du populisme, ou de l’anti-élitisme théorique de penser cela, c’est un piège bien réel tendu à la jeunesse et dans lequel je suis moi-même tombé.

    La chose qu’on apprend peut-être le mieux dans l’école française c’est le culte de la réussite. Le mérite est la forme infantile de la logique capitaliste, on collecte des bons points, des médailles en chocolat pour mieux se préparer aux pièces d’or. Les survivants de ce vaste test de personnalité se spécialisent ensuite, option argent ou option pouvoir, peu importe le domaine d’activité, architecture, médecine, droit ou commerce. Et si vous rencontrez la passion en chemin, tant mieux pour vous, c’est un petit plus, mais certainement pas un prérequis d’une « vie réussie ».

    Albert Jacquart, philosophe et polytechnicien — comme quoi les deux ne sont pas antinomiques — décrivait assez bien les conséquences délétères de la culture du concours et du numerus clausus en médecine. La France a d’excellents praticiens, mais aussi, du fait du mode de sélection et de formation, son lot d’ambitieux et de sociopathes, qui cherchent le statut avant la vocation, et pour qui le savoir accumulé n’est qu’un sous-produit, une conséquence involontaire de l’accroissement de leur gloire.

    Je me rends compte que je suis injuste avec les sciences dures, la physique et la mécanique en particulier, pour lesquelles j’ai connu une passion théorique. Sans doute, j’aurais pu m’épanouir dans cette voie et vous épargner ce texte, si la quête du profit n’avait pas tout gâché — comme à son habitude — en exigeant chaque fois une application concrète, économiquement viable, une optimisation permanente. Comme je ne me sentais pas de taille à combattre de l’intérieur les dérives du monde technique — je n’étais pas assez bon scientifique pour me tourner vers la recherche pure et désintéressée, si cela existe encore —, j’ai finalement choisi de revenir aux lettres, de m’enfermer le cul sur une chaise à écrire non plus sur Excel, mais sur Word. Quoi qu’on fasse dans la vie, on n’échappe pas au pack Office, encore une preuve (si en fallait une) de la domination algorithmique ! Vous comprendrez qu’a ce trauma initial, cinq précieuses années perdues à apprendre des choses qui ne me serviront jamais, je sois un peu sensible à la question de l’irruption des algorithmes dans la vie des auteurs. Je pensais avoir trouvé un ilot de lettres et voilà que les chiffres me le colonisent. Vous faites chier ! Vous ne pouviez pas rester dans votre petit coin à calculer la courbure de votre fessier, ou la durée de vie statistique du ficus près de la machine à café. Car il faut le dire : l’ingénieur a du talent. Quand il s’ennuie, il applique les plus puissantes méthodes aux objets les plus ridicules, c’est sa façon de se détendre et je dois dire une déformation professionnelle plutôt rigolote. Quand la modélisation du monde s’en tient à cela, pas de problème. Le problème survient quand un N+1 se dit qu’il y a de l’argent à se faire, en modélisant la courbure des fessiers, des pépinières à benchmarker pour leur vendre des logiciels de surveillance du ficus, et pour ce qui nous intéresse, des scénarios, des romans, des montages d’images et de sons à optimiser, grâce à l’IA.

    L’ingénieur optimise, c’est son axiome premier et un réservoir de jouissance intellectuelle inépuisable. Qu’importe le coût humain ou environnemental, la sonorité même de ce mot lui plait. D’un côté, il y a les pessimistes, ceux qui veulent retourner à la bougie, et de l’autre les « j’optimise », qui font le bien pour que le monde marche mieux. Je simplifie ? Pas tellement. Le logiciel d’apprentissage de nos bonnes écoles industrielles reste axé sur l’augmentation de la productivité, parfois teintée d’un peu de vert ou de rouge, de démarche eco-friendly, d’économie sociale, mais le dénominateur commun reste l’argent et l’objectif, la croissance. J’ai moi-même commis quelques missions d’optimisation dans des lieux insoupçonnés, porté par la conviction que nous améliorions les choses, comme dans cette pauvre pharmacie à qui notre lean management et nos chronométrages de réassort n’auront pas servi à grand-chose, sauf peut-être à stresser les salariés.

    L’ingénieur cherche à maximiser le rendement extractif du minerai aussi bien qu’à réduire le ronflement du frigo, il ralentit la vitesse du module lunaire avant impact, autant qu’il accélère la remontée du bouton de chasse d’eau de son AirB&B. Bref, il repousse par tous les bords les limites préétablies. C’est un penchant naturel. Les artistes ne peuvent pas s’empêcher de créer, les ingénieurs ne peuvent pas s’empêcher de mettre leur nez dans un système pour voir comment il pourrait marcher mieux, et en plus on les paye plutôt très bien pour ça ! Il n’y a donc rien de très étonnant à ce que les uns finissent par venir fouiner chez les autres. Avec l’IA générative, une bande de bricolos talentueux en proie à un profond ennui esthétique ­— et sans doute pressés par un vide existentiel croissant —, claquent des fortunes pour s’amuser à peindre des toiles à partir d’autres toiles, combiner des mots à partir d’autres mots volés, créer des musiques recyclées plus vite et en plus grand nombre que jamais auparavant. Vous qui aimez l’optimisation, je vous pose la question : quelle urgence y avait-il à collaborer à cette affaire ? N’y a-t-il pas plus indispensable, plus urgent dans ce monde limité en terres rares ? Vous voulez optimiser quelque chose, réglez donc la question climatique !

    Je me souviens de deux moments qui auraient dû me mettre la puce à l’oreille. Le premier est le fait d’un de mes camarades de lycée. W est un garçon talentueux, un premier de la classe — encore un, ces espèces-là traînent souvent ensemble. W travaille dur, plus que dur même, comme si son initiale l’y prédestinait (en physique, la lettre « W » est le symbole du travail). Il est doué pour les lettres, les langues, mais avant tout pour les sciences et en particulier les maths, et ses efforts seront récompensés puisqu’il réussira, quelques années plus tard, son entrée à Polytechnique. Mais pour les faits qui m’intéressent, c’est un repas au cours duquel il nous présenta sa vision du monde. Elle se résume en trois mots : tout est mathématique. Non pas seulement que des équations mathématiques puissent décrire notre réalité, mais il défendait que le monde fût structuré par les nombres, d’essence mathématique et qu’il appartenait aux hommes de le décoder, le décrire, le déterminer intégralement par ce biais. Nous n’étions pas d’accord sur ce point mais je n’avais pas trop d’arguments à lui opposer. Je me disais que ça lui passerait peut-être avec le temps… Aujourd’hui, W, toujours aussi travailleur et talentueux, a monté une start-up pour assister algorithmiquement les grandes sociétés à gérer leur imposition (sur la base d’outils IA en open source, je lui en rend grâce sur ce point). Une sorte d’hybride, de ce que j’ai compris, entre outils d’optimisation et de normalisation réglementaire en matière de fiscalité. Je me souviens qu’à l’époque, il voulait déjà agir pour rationaliser le bazar dans notre société, une préoccupation éminemment politique. Il y avait du techno-solutionnisme en germe, voire de la Silicon Valley dans ce petit coin du Tarn où nous avons grandi. Sans pouvoir mettre les mots dessus j’assistais de près à son ralliement au rang des « techno-progressistes à tendance misanthrope » : les humains c’est pas toujours rationnel, pas efficace, plein d’émotions imprévisibles, les robots feront bien mieux certaines choses. Je sais, depuis peu, que W me rejoint sur la question de l’usage de l’IA gen appliquée à la création artistique, même s’il n’est pas partisan de défendre la notion de propriété intellectuelle. Mais bien d’autres dans son secteur ne s’embarrassent pas de ces nuances. Ils prétextent la recherche d’efficience technique pour justifier leurs initiatives, mais s’attaquent toujours à des niches inexplorées du marché, des objets qui ne relèvent d’aucune urgence (la publicité, le marketing, le commerce et désormais les arts) qui trahissent davantage leur aspiration au profit et à la renommée qu’un véritable désir de changer le monde.

    L’autre individu, qui m’a donné des frissons celui-là, c’est F. F est un garçon créatif, il écrit lui aussi des scénarios et nous nous rencontrons dans un petit festival du sud-est de la France. Nos projets de court métrage sont tous les deux en lices pour une bourse. Au soleil dans un transat, il m’explique sa vision des choses, comment, selon lui et quelques autres je crois, les moments d’émotions d’un film, les nœuds dramatiques, les turning points structurels peuvent être décrits par une inversion de la courbe de je ne sais plus quoi, et donc une annulation de la dérivée de la fonction correspondant à cette courbe… Réflexion mathématique qui me titille à l’époque ­— mon bagage scientifique est encore frais —, mais qui m’interroge déjà sur la nécessité de chercher à modéliser précisément, pour en maximiser les extrema, une courbe émotionnelle du spectateur. Intellectuellement c’est riche, mais l’idée d’optimiser et de rationaliser l’émotion, comme s’il fallait, là encore, trouver le code caché de la nature, le cracker pour en jouir à son plein potentiel m’effraie un peu. J’imagine que dans les champs de la psychologie et de la neurobiologie, il existe tout un tas de docteurs Frankenstein qui se seraient super bien entendus avec F. Peut-être ont-ils monté une licorne ensemble ? En attendant, ce jour-là, ni le film de F ni le mien n’ont remporté la bourse, comme quoi…

    Pour finir de me situer, j’ai donc opéré brièvement dans l’ingénierie, en bureau d’étude géotechnique, moins de six mois. Puis, à la faveur d’une cuite symptomatique de mon malaise d’alors, j’ai fait le choix — si tant est qu’on puisse en faire vraiment — de sortir de la cage si bien décrite par Olivier Lefebvre dans sa Lettre aux ingénieurs qui doutent.

    Sur le moment, j’ai vécu l’épisode comme une rupture franche, mais rétrospectivement cela n’aura été qu’un glissement, une fuite vers un espace de liberté plus grand, un renoncement à la pure rationalité économique. Car au fond, le plaisir d’écrire pour créer un monde — ou tenter de digérer le nôtre — et le plaisir d’architecturer un programme ont quelque chose de comparable. Le langage n’est pas le même, mais les deux influent comme par magie sur le réel. L’un parle à l’esprit, l’autre à la matière. Je me souviens, dans mes années d’études, avoir ressenti une énergie créative très puissante au cours de nuits blanches à vouloir faire en sorte que ça marche bordel de merde, que le programme codé s’exécute enfin et affiche le fameux : « Hello World ! ». Je me souviens de la satisfaction aussi, après avoir accouché dans la douleur du résultat d’un calcul de dimensionnement, d’être devant les chiffres comme devant un texte accompli, rendu tangible. Le travail de programmation, le calcul pur, offre des tunnels de concentration, hors du temps et de l’espace, cousins de ceux que procure l’art, et en particulier l’écriture. Épisodiquement d’ailleurs, je me replonge dans le code pour bricoler, par curiosité, par hobby. Je me rêve en Mr. Robot, mais suis nul, soyons clair ! Je précise cela, uniquement pour que vous voyiez que je ne suis pas allergique à l’algorithmique. C’est un art comme un autre, à la base !

     Aujourd’hui j’aime mon métier. Je me réveille le matin avec plaisir pour le faire, je m’oublie parfois dedans, ne relevant le nez que le soir, où je traîne encore avant d’en sortir. C’est un « métier passion » disent ceux qui aiment les concepts RH. C’est une chance, j’en suis conscient et c’est précisément pour cette raison que je n’ai pas envie qu’un petit robot le fasse à ma place, ni même qu’il m’assiste. Permettez ce moment d’immodestie : je n’ai pas besoin d’un surplus d’« intelligence » ; j’ai déjà bien assez d’emmerdes avec les angoisses et les névroses que me procure la mienne !

    Il y a quelques années, on pouvait encore espérer que les domaines artistiques resteraient pour toujours relativement épargnés par la logique de performance, tant les voies impénétrables de la création étaient synonymes de pari, de risque, de saut dans le vide. Il y avait comme des panneaux à l’entrée des facs de lettres, des conservatoires et des beaux-arts : « Ici, probabilité de réussite infime » ; « Zone de rentabilité financière ridicule » ; « Gens raisonnables, passez votre chemin ». Aux losers idéalistes, vous fichiez la paix et c’est cette paix que je suis venu chercher en écrivant. Mais depuis peu, méchants calculateurs que vous êtes, vous avez trouvé la martingale pour braquer notre petit casino, cracker le hasard de force pour conquérir le paradis pauvre qui vous faisait bien rire hier. Votre écriture chiffrée est en passe de manger la nôtre, d’où cette lettre et l’éveil de mon petit démon pamphlétaire !

    Démarche purement nombriliste ? Il serait malhonnête de réduire la défense de la culture et de la création à la lutte d’une caste d’individus bien nés ou bien éduqués, qui peuvent se permettre de créer pendant que les autres travaillent dans des métiers plus rudes et qu’ils n’ont bien souvent pas choisis. Au contraire, la plupart des artistes ont endossé sans se plaindre, l’incertitude et le danger, renoncé à la facilité, vécu en parias du monde salarié et c’est vous, avec vos salaires annuels à six chiffres qui venez tout piétiner. Créer n’est pas un luxe ni un privilège d’intellectuels qui vivent sur l’Olympe. Nos choix de vie s’inscrivent dans une lutte individuelle qui consiste à défendre un élan universel et intemporel (de Lascaux à Modiano) que vous mettez en péril pour les générations futures en prétendant le démocratiser. Quelle hypocrisie !

    Je n’ai pas déserté la chaine de production de la machine industrielle pour y retourner de fait et de force. Je préfère encore, comme l’écrit merveilleusement Stevenson dans ses essais sur l’art de la fiction, « que nos temples restent déserts plutôt que de les voir remplis de prêtres trafiquants et de jongleurs » !

    Quand j’ai un problème, j’écris un courrier. Quand j’étais petit, mes parents voulaient faire raboter la mâchoire du chien à cause d’une tumeur. Je voulais (déjà) qu’on applique un principe de précaution et posais mille questions sur les risques encourus pour Graffitti, c’était son nom. Mais face à la détermination de mes parents, je décidais une nuit de leur écrire une lettre manuscrite pour tenter d’endiguer cette folie, pour sauver la vie du chien, lui épargner la déchéance de finir sans mâchoire. Ils ont lu ma lettre, et le chien a perdu sa mâchoire. Moralité, les lettres ne changent pas le cours des choses. Cependant, elle l’a changé pour moi, car j’ai pu tirer au clair ma position, l’exprimer posément. L’écriture, et probablement l’art en général, font plus de bien à ceux qui le pratiquent qu’à ceux qui le consomment… Si vous comprenez au moins ça, vous comprendrez en quoi votre IA gêne.

    LES IA QU’A… VRAIS CONS ?

    D’emblée je voudrais réfuter les deux mots que vous nous avez imposés et qui pourrissent le débat : « intelligence » et « artificielle ». Pour la suite de cette longue lettre, je propose de rebaptiser l’IA, Illusion Algorithmique. Ce qui me semble à la fois plus proche de la réalité technique et plus honnête, intellectuellement parlant. On pourrait débattre tout un temps sur ce qu’est ou n’est pas l’intelligence, la définition imparfaite du mot, mais j’espère que vous m’accorderez qu’il en existe plusieurs formes, rien que chez l’humain (la raison, l’instinct, les émotions) et qu’on n’a pas fini d’en faire le tour. Paradoxe de notre espèce : on n’a jamais assez de jugeote pour comprendre à quel point on en a… Quant au mot « artificielle », il sonne trop comme « art » et ne dit pas aussi bien la nature algorithmique du travail d’entrainement de la machine que le mot même « algorithme ».

    Qui sont donc les usagers de cette Illusion Algorithmique ? En grande majorité des ravis de la crèche, abusés par elle, des moutons de Panurge, starter pack et photo façon Ghibli sous le bras, qui courent vers l’abîme digital. Une fois cette première vague passée, on aperçoit les autres qui s’avancent, les enthousiastes, les rationnels, les utilitaristes. Ceux qui, dans leur travail ou leur vie personnelle, sont à ce point dépassés qu’ils se tournent vers l’IA, comme hier vers Google ou Alexa pour trancher les questions brûlantes ou combler immédiatement leurs lacunes — s’épargnant l’effort de les combler définitivement par l’apprentissage.

    Depuis quelque temps, à chaque mail trop bien tourné ou exempt de fautes, je me demande si mon interlocuteur est véritablement celui ou celle qu’il ou elle prétend ou bien un simulacre d’individu augmenté qui veut obtenir une faveur sans prendre la peine. Si je le détecte­ — et que ce n’est pas mon agent des impôts­ —, je ne réponds même plus. C’est idiot, mais j’essaye désormais de laisser dans mes messages une cocquille, une abréviation non homologuée ou une tournure maladroite comme preuve de ma sincérité.

    On peut se demander quels avantages trouvent à l’IA gen ceux qui l’utilisent dans leur boulot quotidien, pour les petites tâches de rédaction, pour changer la musique de l’ascenseur ou pour bricoler des visuels moches, encore prisonniers de l’uncany valley. Régulièrement, la communauté de commune de mon village produit des affiches problématiques pour ses évènements, figurant des oiseaux à quatre pattes et deux ailes jouant de la guitare, assez terrifiants, ou encore cette image de chevaliers du moyen âge en train de se battre pour annoncer… une fête gauloise ! Intelligence vous disiez ? Ce n’est clairement pas la qualité qu’ils recherchent, mais la rapidité et l’économie on peut le supposer. Ou bien tous ces gens sont-ils tout simplement des cons qui ont besoin d’un petit supplément de silliconne. L’amateur de jeux de mots caché tout au fond de moi ne peut s’empêcher de s’amuser de la coïncidence : la traduction en anglais colloquial de « con » est « silly » ; silly=con, silly-con, et par extension sillyconne valley… Pardon, mais pour ceux qui croient aux signes et à la magie des mots, CQFD !

    Il semble que l’IA gen soit surtout prisée des gens qui n’ont pas les moyens de leurs ambitions créatives, ou pas le temps de faire les choses eux-mêmes, et pire encore sans doute, pas l’envie. L’IA s’adresse à la masse de celles et ceux qui n’aiment pas leur métier, on me dit dans l’oreillette qu’ils sont nombreux, les plus nombreux même, pas étonnant de fait qu’ils sautent sur le premier moyen d’en faire moins. Après le « métier passion », notre ami RH parlerait peut-être de « métier détestation ». L’IA serait dans ce cas le dernier pansement en date pour calmer la douleur des « bullshit job », éviter les « burn out », occuper les « bore out ». Le capitalisme crée les maladies, puis il trouve le remède, le monde est bien fait ! Et vous surfez sur ce marché du malheur salarié, de l’employé pressurisé, ou de l’individu en déroute intime pour lui fourguer votre produit miracle, gratuit*.

    *Mais seulement le premier mois, car toutes ces IA sont des produits marchands ne l’oublions pas.

    Et puis il y a tous les autres, les méfiants, les réfractaires comme dit ce président élu à la minorité universelle, les disciples de Bartelby qui « préfèrent ne pas » utiliser l’IA, par principe de précaution, par principe tout court, autant que par absence de nécessité ou d’habitude. Contrairement aux Japonais et aux Américains, disait un auteur et chercheur spécialisé qui passait à la télé pour faire la promo d’un bouquin écrit avec l’aide de l’IA, les Français sont trop imprégnés de l’esprit des lumières, de l’héritage de Descartes avant cela, comme si c’était un défaut. De fait, notre conception même de l’intelligence (trop synonyme de pensée) nous préconditionne à refuser cette réalité nouvelle, à nier que la machine peut agir avec intelligence… Pirouettes de partisan pour toujours éviter de remettre en question l’axiome principal : la marche du progrès. Par ailleurs, c’est précisément parce que je n’exclus pas la possibilité d’une équivalence homme-machine et que nous soyons, une fois de plus détrônés, bousculés dans nos certitudes anthropocentrées, que je m’inquiète des conséquences.

     Les Français sont réfractaires au changement on le sait bien, mais le changement est-il bon par essence ? Qui a prouvé cela ? Darwin ? Pas vraiment. Certaines mutations d’individus sont stériles ou les conduisent à l’extinction. Dans les médias avides de formules marquantes, on compare volontiers l’avènement de l’IA gen à la maitrise du feu­­ — ceux qui comparent y étaient certainement­. Le discours « pro-tech » qui domine les débats refuse d’envisager que l’IA représente une évolution technique possiblement invalidante pour notre espèce, autodestructrice en l’occurrence. On agite le drapeau rouge de la singularité, la machine totalement autonome, douée d’une conscience et d’une volonté propre, la volonté de nous détruire pour les plus pessimistes, pour mieux disqualifier toutes les autres craintes légitimes, masquer tous les effets pervers déjà à l’œuvre dans la société : accélérationisme, déshumanisation des prises de décision, destruction de la notion de réalité.

    Peut-être ferme-t-on les yeux parce que l’IA nous rend fiers ? Fiers comme nous ne l’étions plus depuis des milliers d’années, depuis la roue et le feu justement. Tout ce saccage auquel nous nous sommes livrés en tant qu’espèce, la planète et les éléments qui nous tournent le dos, ces sacrifices ont enfin trouvé leur justification. L’IA flatte notre ego d’homo sapiens sapiens et donne un sens à tous nos crimes. C’est donc là que nous allions dans le brouillard depuis tout ce temps, pour ça que l’on s’est mis sur deux pattes et qu’on a frôlé l’apocalypse. Serions-nous enfin arrivés au bout de l’évolution ? Mais passé le temps de la fascination et de l’autocélébration, que restera-t-il de nous ? Si vous l’utilisez, demandez à ChatGPT ?

    Il y a quelques semaines se tenait le grand sommet parisien sur l’IA. Alors que la France et l’Europe promettaient d’accueillir le plus gros data center dédié à cette technologie — Plug baby plug, s’abaissait à déclarer le président de notre pays en singeant l’autre fou d’outre atlantique —, on commençait à négocier dans la culture, à voir apparaitre le maudit acronyme dans les clauses des contrats d’auteur, dans le domaine de l’animation d’abord, mais de quoi d’autre bientôt ? 109 milliards étaient annoncés pour être investis dans cette machine infernale alors que la France n’a jamais connu de coupes si importantes dans les domaines de la culture, de l’audiovisuel et du spectacle vivant en particulier. Comprenez, c’est du spectacle mort qu’on veut, de la fiction réchauffée au soleil de nos centrales nucléaires !

    À l’occasion du contre-sommet qui se tenait à deux pas du Grand Palais, une tribune commune a été proposée par une intersyndicale (SACEM, SRF, SDGL, etc.) pour dire le danger, non seulement pour les droits d’auteurs, mais aussi pour la pérennité de certaines professions créatives. Naturellement j’ai voulu la signer, mais au moment de cocher la case correspondant à ma société d’affiliation, j’ai eu la mauvaise surprise de découvrir que la SACD n’était pas associée à cette démarche. Leur manque-t-il une case justement !? J’ai ensuite compris qu’ils participaient, de leur côté, à des évènements en partenariat avec la start-up Genario, petit outil d’assistanat narratif pour scénaristes fatigués, un acteur privé du secteur donc. Qui leur a demandé de faire du zèle ? On ne saura pas… La société, fondée par Beaumarchais, n’a pas peur du marché !

    Je suis toujours surpris de l’insouciance avec laquelle, certains journaux, certains artistes, des émissions de radio, des producteurs et des syndicats d’auteurs donc, se rendent coupables « d’essayer pour voir », pour briller un peu, surfer sur la trend. Je pense à Arte, télévision publique, qui aura été pionnière en la matière (qui l’eut crû) avec la diffusion de courts métrages réalisés grâce à l’IA, ou l’équipe du programme Les pieds sur terre qui a fait produire toute une émission par IA, pour voir… Inter, radio publique là encore ! Même si ces expériences ont pour vertu le contre-exemple ou la démonstration par l’absurde, merci d’avoir collaboré au chaos qui nous guette et entrainé un peu plus les modèles ! Les médias privés et les milliardaires qui les tiennent ont été plus lents que vous, mais ne tarderont pas à marcher dans vos pas, avec d’autres intentions sans doute !

    La tentation est grande d’ouvrir la boîte de Pandore, même chez les plus petits acteurs du milieu créatif, les plus soumis à l’urgence de « percer ». Au cours d’un stage d’écriture, une de mes élèves s’interrogeait sur une question légale et dégainait aussitôt son smartphone pour demander à ChatGPT. M’appuyant sur ma maigre autorité de pédagogue, je lui suggérais de demander aux autres du groupe si quelqu’un avait la réponse. Il se trouve, que l’un d’entre eux, ayant eu affaire à la justice dans sa jeunesse connaissait précisément la loi et même davantage la vie derrière les barreaux… Deux choses à noter donc : non seulement le réflexe du recours à l’IA nous prive très manifestement du concours des autres humains, accentuant le déclin des interactions sociales — essayez de parler à votre voisin dans le train, s’il a moins de trente ans bon courage —, mais en plus elle nous prive du plus essentiel, la sérendipité de la recherche. Trouver ce qu’on ne cherche pas. Nous y reviendrons très vite.

    Même certains scénaristes bien en vue, et dont on pourrait attendre qu’ils soient les gardiens du temple cher à Stevenson, sont allés parader sur les plateaux de télévision en expliquant que l’IA ne serait jamais qu’un super assistant qui, certes, supprimerait des postes de juniors, mais ne viendrait jamais leur disputer la paternité de leurs œuvres. D’une part, c’est idiot d’en être si certain, d’une autre, cette logique relève d’un égoïsme absolu et une méconnaissance de leur propre processus créatif.

    Si ces pontes de l’écriture s’autorisent cette complaisance avec l’ennemi algorithmique c’est qu’ils sont, pour part, déjà arrivés à un statut de notoriété qui les autorise à se sentir à l’abri. Ils sont déjà des marques, et leurs noms des tags à prompt. Écris-moi un film « à la XXX », une série « à la YYY » avec un zeste de l’univers de « ZZZ ». Ils ignorent, ou préfèrent ignorer la génération qui vient, les émergents qui n’émergeront plus à cause du déluge de fiction algorithmiquement augmentée dont ils se seront rendus complices.

    En plus de l’égoïsme, c’est de la méconnaissance donc, car tout le sel des recherches n’est pas de trouver ce que, précisément, on ignore, mais davantage de trouver ce qu’on ne cherchait pas, ce qu’on ignore ignorer, l’erreur heureuse, l’accident qui nous fait sortir du cadre, le trait de génie, en un mot : la sérendipité. L’IA connait le hasard, forgé par la masse de ses données de base, mais la sérendipité n’est pas son affaire, elle maximise ses calculs pour donner la réponse attendue, conforme, quitte à tricher ou à mentir, bien entendu ! L’IA bypasse un processus de construction par l’erreur, de défrichage lent de nos envies, elle ne travaille pas l’inconscient de l’auteur, mais l’inconscient normé de la masse.

    Quiconque a déjà écrit sérieusement un personnage, cherché à le rendre crédible et fondé, saura que rien n’est plus précieux qu’un entretien en tête à tête, un coup de fil à la limite. D’une part, cela fait connaitre le métier d’auteur à tout plein de gens — ce qui n’est pas un luxe —, d’autre part, cela donne accès à des informations filtrées par un cœur et un esprit humain, teintés donc à la blockchain de notre espèce, pas juste un fac-similé stérile. Après avoir appauvri la terre à grand renfort d’engrais et d’agriculture intensive, érodé la biodiversité, vos produits continuent d’assécher la richesse naturelle de la pensée.

    Là où les créatifs relativistes se trompent encore, c’est en croyant que cette étape dans l’évolution de l’IA, qu’on pourrait qualifier de « super Google » va s’arrêter là. On nous sert des : « Après tout, avez-vous refusé internet à l’époque ? Voulez-vous revenir à la plume et à la bougie ? » Ces gens-là ignorent, ou feignent d’ignorer, que l’avenir proche nous promet des fictions à la commande, autogénérées où le créateur sera aussi le consommateur. Une start-up californienne planche déjà sur la possibilité d’une plateforme qui proposera des épisodes à la carte, générés pour le plaisir d’un seul individu. Dans des fermes numériques, des « agents », des personnages objets, des unités d’IA, des Rachels et des Ross, des Bart et des Lisa, itèrent leurs interactions, défrichant le champ des possibles pour produire une matière à fiction sollicitable sur demande et pour laquelle il ne manquera plus qu’une IA gen pour la mise en mots, en musique et en images. Vous commandez un inédit et blop, dix minutes plus tard, ça vous sort un épisode formaté de la série de votre choix ! D’ailleurs depuis quelques années, dans la belle famille de l’industrie audiovisuelle, on ne parle plus de « série », mais de « format ». Pas de fond on vous dit, l’essence du business c’est de ne s’intéresser qu’à la forme ! Dans la presse spécialisée, les diffuseurs de contenus reconnaissent que le marché a atteint son pic, qu’on sature et qu’on n’ira pas plus haut. On le sent bien, même sans lire la presse. Combien de fois dans les dîners ou les cafés nous sommes nous déjà sentis submergés de références, de films, de spin-off, d’adaptations à voir, chacun y allant de sa recommandation ?  On ne peut pas tout voir, pourtant on nous en donne toujours plus. Injonctions paradoxales : mangez-bougez, surveillez votre temps d’écran et surtout ne ratez rien. Mais qu’en sera-t-il quand Théo, votre petit cousin par alliance, vous incitera à voir son 32e épisode de Friends inédit, bricolé sur mesure, « créé » il dira même, car après tout c’est l’exclusivité qui fait l’auteur ?

    En plus de violer les droits d’auteurs, de piller et de plagier, l’IA gen dynamite la notion de « paternité ou maternité de l’œuvre ». Certains « IArtistes » autoproclamés se sont approprié vos outils. L’histoire longue dira s’ils méritent le titre d’artistes, mais ce sont avant tout des consommateurs qui s’ignorent, des consommateurs d’un produit logiciel dépendant de données usurpées, surtout d’un produit précalibré par des individus dont ils ignorent tout, selon des lois de calcul qu’ils ne connaissent pas et auxquelles ils ne comprennent très souvent rien. Un produit qui, au passage, a un coût écologique et humain énorme ! À l’ère du consommateur responsable, à l’heure où l’on ne sépare plus l’homme de l’artiste, ils feraient bien d’y réfléchir à deux fois. Non, il ne suffit qu’une chose soit possible techniquement pour qu’elle soit souhaitable. Au fond, ces « créateurs » sont-ils vraiment différents de Jean-Louis qui s’achète une voiture sur laquelle il choisit les options à la carte : gentes chromées, sièges en cuir de cactus, peinture effet mat, motorisation hybride ? Ils peignent, ils écrivent ou ils composent en exploitant des données choisies et reformatées par le produit qu’ils ont payé. Jean-Louis, au moins, a la politesse de ne pas se prétendre constructeur automobile !

    Qui est donc l’auteur dans cette affaire ?

    L’ingénieur est une espèce à l’ego bizarre qui se cache volontiers derrière sa création. C’est un besogneux qui ne veut pas tant que l’on sache qu’il est à l’origine des choses, contrairement au cinéaste, à l’écrivain, au rappeur ou à l’artiste contemporain. Pire, il rêve parfois de n’être plus lui-même auteur des choses, mais le bras mécanique et l’esprit, tout aussi mécanique, de la Nature. Dans certains cas cliniques, son cartésianisme est si bien intégré qu’il ne se considère pas comme auteur de ses propres calculs, de ses pages de code, où alors seulement en secret, tout au fond de lui, là où flotte une légère fierté, toujours insatisfaite. Cependant, toute forme d’automatisation d’un processus, comme pour la logique d’optimisation évoquée plus haut, est source de jouissance, aussi on comprendra que l’avènement de l’IA fasse office d’orgasme. C’est pour eux (vous donc) la création ultime, la fierté finale, une petite mort — attention elle pourrait être plus grande que prévue ! Vous ne vous en vantez pas, mais vous célébrez cette revanche consommée sur toutes celles et ceux qui ont choisi la lumière, l’exposition de leur singularité. Mais pour l’heure, puisqu’il faut bien attribuer à quelqu’un les mérites de ces nouvelles « productions/plagiats » faites avec le concours de l’IA gen (près de vingt pourcents des morceaux présents sur les plateformes de streaming musical), c’est avant tout à cette poignée d’architectes (vous encore) que revient le titre de « coauteurs ». Et après tout, pourquoi pas ?

    C’est le moment de ressortir les cours de philo sur l’art et l’artisanat ! On peut discuter des heures sur la mécanique de la créativité humaine — toute création est-elle une simple recombinaison de productions antérieures, digérées et réagencées plus ou moins consciemment par un individu, ou bien l’esprit apporte-t-il un peu de neuf, un supplément d’âme inimitable ? — mais prenons le cas le plus défavorable à l’humain, celui sans supplément d’âme. Dans cette hypothèse, la création est une mécanique que l’IA est parvenu à mimer et mimera, de fait, de mieux en mieux. Le problème qui se pose dans ce cas est celui de l’automatisation, soit la capacité à produire et reproduire en masse de nouvelles œuvres. C’est bien cela qui n’est pas de l’art, dans le sens où il s’agit plutôt d’artisanat, et c’est aussi cela qui n’est pas humain, en ceci que ce n’est pas semblable à la création humaine, dont un des traits principaux est précisément la rareté et la difficulté.

    Disons-le autrement, de manière plus positive peut-être : si un ingénieur solitaire s’était levé un matin pour produire une machine à usage unique qui écrit un seul roman, alors pas de doute, il est l’auteur de ce roman écrit par l’intermédiation de la technique. Dans ce cas c’est aussi un artiste contemporain, un ingénieur, un inventeur, tout ce que vous voulez. Mais dès lors qui vend sa machine à d’autres gens qui produisent par ce biais d’autres livres, il devient un commercial, un profiteur au sens littéral, et les « œuvres » qui s’ensuivent n’en sont pas. Elles sont, par nature, des produits manufacturés, des copies ou des variations d’un modèle. Le problème ici est donc à la fois l’intention, l’argent, et l’échelle, dérégulée et globale.

    Le plus étonnant est peut-être la complicité de certains journalistes de presse et de plateau télé, qui sont tellement habitués à flairer l’oseille et l’odeur des pets de leurs maitres, qu’ils ne voient pas le feu qui leur vient aux fesses. Le Congrès, ils ne l’ont pas vu, Asimov, ils ne l’ont pas lu, ou bien ils se fichent de ceux qui viendront après eux — hypothèse la plus probable, comme pour les scénaristes star. Car, si l’IA est imaginée par de jeunes loups aux dents longues qui veulent se faire un nom, elle est surtout promue par le pouvoir politique et médiatique, l’arrière-garde, une caste de derniers du nom, de parvenus, pour qui la perspective de clore la lignée humaine dans chacune de leurs professions renforce leur gloire. Après nous le déluge de l’insignifiance, nous aurons chanté, écrit, parlé, dansé, voté les derniers, vécu en somme comme les derniers de la race des hommes.

    Avec l’Illusion Algorithmique générative tout le monde sera artiste, et dès lors plus personne ! Si on écarte la question première de l’invisibilisation de la création traditionnelle dans la masse automatisée, il y a un autre effet délétère à considérer : la mort de la figure de l’artiste, ainsi que l’espoir et le rêve qu’elle véhicule.

    C’est une petite musique qui monte tandis que les gouvernements successifs et les collectivités sabrent dans les budgets de la culture : il est temps de faire le procès en inutilité de l’art. Mais ce sont eux les inutiles ! Nos dirigeants et les entrepreneurs richissimes ont beau dire, être artiste ça se gagne plus durement encore que leurs milliards et cela détruit moins la planète — sauf Katie Perry peut-être. Car la fortune et la gloire chez les créatifs sont davantage l’exception que la règle et le talent ne travaille pas tout seul, contrairement au fric ! Donc, permettez que j’insiste : les artistes, si imbus et suffisants soient-ils, sont une caste nécessaire, une classe inspirante. L’art est un Parnasse qui donne du sens à la vie humaine, un sillon à creuser ou une cime à viser pour les âmes perdues. C’est une alternative, la seule peut-être, à la tentation folle du Capital, ou au dogme religieux. Tous les jeunes ne devraient pas rêver d’être milliardaires ou de rentrer dans les ordres, tous les jeunes devraient rêver d’être artiste. Il est amusant de noter que les amis de la main invisible du marché ne veulent jamais entendre parler de salaire universel ou d’égalité stricte des revenus, mais quand il s’agit de niveler à la pelle mécanique et par le bas le système artistique mondial, ils ne sont pas en reste ! Ce sont les mêmes qui ont autorisé les rassemblements dans les lieux de cultes pendant la pandémie COVID et décrété « en même temps », la Culture comme activité non essentielle. L’art est plus fragile que l’économie et plus subtil que la foi — en toute subjectivité. Une société où l’« IArt » serait partout, instantané, facile, anonyme, automatique, n’est qu’un vulgaire métavers, une construction fausse qui masquerait la réalité du monde sensible. Une élimination méthodique du réel — déjà à l’œuvre avec la virtualisation croissante — qui nous ferait perdre nos derniers repères. Nous n’avons pas besoin de plus d’industrie, nous avons besoin de plus de sincérité, de vérité, de fiction qui dit le réel, plutôt qu’elle ne l’écrase ou ne le singe, une réelle écologie médiatique qui autorise le rêve sans compromettre la vie même qui permet ce rêve.

     Pensez-vous aux enfants de 2070 qui ne connaitront d’animaux que des hybridations diverses sur des écrans holographiques ? Ils n’auront même pas le loisir de comparer l’original et la copie pour peu que vos data center aient fini d’éradiquer la faune. « Et alors ? », vous vous dites.  Alors, votre vie meilleure, votre digitalisation, aura juste contribué à faire disparaitre le réel, donnant toujours plus à l’hyperréel, une pseudo réalité, fantôme de celle sacrifiée pour, précisément, faire advenir son double. Voilà votre brillante absurdité !

    Au-delà de l’ivresse qu’elle procure et du vertige passager de ceux qui en font l’expérience, qui sert cette illusion ?

    IA PAS DE PROBLÈME, QUE DES SOLUTIONS…

    Après avoir privé l’art de débouché social, muré l’escalier qui mène au musée, vous allez nous vendre des ascenseurs. C’est un business juteux, mais c’est oublier que les artistes sont peut-être les seuls animaux qui échappent à la logique ordinaire. Ils préfèreront escalader la façade, apprendre à voler, tout, mais pas faire la queue comme les autres pour s’élever grâce à une machine. Votre progrès ultime est surtout la promesse d’une dépendance finale envers le capital — votre lutte finale à vous. Et vous aurez beau prêcher que le techno-solutionnisme est le seul salut qui vaille, nous continuerons d’y voir un problème.

    Faisons un peu de prospective et quelques calculs, puisque vous aimez calculer. Je prends volontairement des marges. Un français sur deux veut écrire, partons de là. Imaginez, demain, 33 millions de manuscrits sont produits en trois jours (et même moins) et envoyés aux maisons d’édition. Je rappelle que Gallimard a fermé son service des manuscrits suite au Covid tant les Français, et c’est une bonne chose, se sont mis à écrire grâce au confinement. Imaginez donc de gros éditeurs, et à plus forte raison des petits, qui reçoivent en quelques mois, non plus les trois ou quatre mille manuscrits habituels, mais 33 millions de textes. Comment leurs services sont-ils censés les traiter ? Avec quels moyens ? Quel ordre de priorité ? Vous avez sans doute une solution technologique à cela qui viendra plus tard, en version 2.0, pour patcher les fruits de votre « innovation », mais en attendant, de vrais fruits de l’esprit humain seront perdus dans la bataille. Pas beaucoup, un ou deux textes, mais s’ils sont bons c’est déjà trop. Ou bien il se passera autre chose, les éditeurs fermeront tous leurs services des manuscrits et il n’y aura plus que la voie des petites recommandations, du copinage en hauts lieux qui finira d’asphyxier le milieu des lettres et de muséifier quelques gloires bien établies, garanties 100 % pure cervelle.

    Ou bien encore, quand votre régime de croisière sera établi, que vous aurez ubérisé la création, une plateforme d’autopublication « libre et gratuite » — il en existe déjà —permettra à chacun de mettre en ligne ou en vente sa production. Nous aurons alors la plus belle rentrée littéraire de l’histoire de l’humanité, avec 33 millions de parutions ! Et qui pour les lire ? Personne, même pas leurs « auteurs », car les français ne lisent plus tant. Vous en ferez des audio books pour quelques juteux euros de plus, mais là encore personne pour entendre tout ce bruit. À part les proches et les amis de ces 33 millions d’auteurs. Cela, notez, commence furieusement à ressembler à vos réseaux sociaux, seule la limite des 140 caractères a sauté, vous autorisez 60 000 mots désormais. Quel progrès ! Votre IA au service de la masse est une machine à fabriquer, non pas de l’art, mais de la confusion, de la saturation et du bruit. Et où seront les livres dans tout ça, les « vrais » ? Toujours dans un coin plus petit sur nos étagères, une partition plus étroite de notre esprit.

    On peut faire la même remarque au sujet de la production de films, ou de contenus vidéos, comme vous dites. En un sens, les réseaux sociaux n’étaient que les prémices d’un monde où tout le monde s’exprime et où personne ne s’écoute, un défouloir, un gueuloir géant. Avec l’IA vous offrez à tous la chance de pouvoir gueuler plus fort encore, plus longtemps, plus souvent, mais toujours pas d’être entendus. Car l’attention humaine, ces quelques 700 000 heures qui nous sont données en une vie, est limitée. Alors il faudra construire demain, une écologie de l’attention au sens où l’entend Yves Citton dans son ouvrage du même nom.

    Je répète, vous n’êtes pas la solution, car vous alimentez la machine à ignorance. Victor Hugo s’insurgeait en 1848 contre les coupes des financements et subventions aux arts devant l’Assemblée nationale, un débat tristement et curieusement actuel. Il avançait l’argument selon lequel sans culture la nation subirait des malheurs plus grands et des pertes financières plus élevées (délinquance, désœuvrement, moral national en berne, etc.) Il priait ses codéputés de voter en faveur de l’intelligence, du « pain de l’esprit » — en plus de celui du ventre — et contre le pur matérialisme. Il appelait à ce qu’on donne une croyance commune au peuple et de l’espoir aux artistes — un de ses amis poussé dans la misère venait de se donner la mort. Que penserait-il aujourd’hui de votre obsession pour l’intelligence déshumanisée qui prive les hommes de leur pain de l’esprit d’une main et de l’autre favorise l’émergence d’une ignorance savante ? Ironie ultime, le péril de la bêtise totale est rendu possible grâce à l’accumulation de nos connaissances scientifiques. Que dirait-il encore de l’atomisation sociale, la bulle parfaite autour de chacun et chacune qui se renforce peu à peu, de la mort de la croyance en le commun ? Dernièrement, les politiciens de votre bord — à droite, mais pas très adroits — ont soumis au vote la suppression pure et simple du Centre National pour le Cinéma (CNC) sans prendre la peine de considérer les conséquences humaines sur les hommes et les femmes dont la survie économique dépend de cette institution unique au monde. Rien d’étonnant jusque-là, mais plus grave encore ils ont feint d’ignorer que l’audiovisuel contribue sept fois plus au PIB que la construction automobile dans ce pays… Comme quoi celles et ceux de votre camp ne sont pas si doués en calcul ! Ou bien vous avez un agenda plus idéologique que vous ne le prétendez.  

    Il faut dire que l’ingénieur a des prédispositions au fascisme, appliqué autant que théorique. D’une part, la rigueur que la discipline scientifique fait régner dans votre esprit est une pièce indispensable à la logique fasciste, l’obéissance aveugle ; d’autre part la technologisation croissante de votre travail, accroit la mise à distance du réel. Coder, corriger un code, entraîner une machine qui codera elle-même des bouts de programme, qui répondra à quelques questions folles ou néfastes ce n’est pas tirer une balle dans la tête de qui que ce soit ! Et plus le temps passe, plus la chaine causale s’allonge, plus il est aisé d’oublier ou de nier votre implication dans la grande entreprise de déboussolement, d’isolement et de radicalisation à laquelle vous contribuez. Dans un cas au moins, en bons scientifiques, reconnaissez que la rigueur que vous mettez dans vos lignes de code, imprime sa marque, pour le meilleur, et plus souvent pour le pire, dans l’esprit de ceux qui y sont soumis. Le biais de radicalité des contenus poussés par l’algorithme You Tube est la conséquence d’une consigne bien humaine rigoureusement mise en œuvre par des ingénieurs, maximiser l’engagement et donc les gains. Je repense souvent à la radicalité de mon ami W qui, en 2007, me disait déjà comment la rigueur mathématique et de bonnes lois algorithmiques solutionneraient les dérives mortifères du racisme ou mettrait plus bas que terre les inégalités, conséquences de passions viles et trop humaines. Il faut reconnaitre que ce n’est pas le chemin que nous avons pris ! Peut-être y avait-il un vice dans son raisonnement, comme dans le vôtre aujourd’hui ? L’excès d’humain n’est pas la source des troubles du monde depuis l’aube des temps, peut-être est-ce l’excès de raisonnements tranchés, définitifs, approuvés du sceau de la science — qui est une chose qui, par essence, évolue après tout. La colonisation et la hiérarchie raciale, qui ont fait tant de morts et provoqué le chaos de la modernité ne sont-elles pas le fruit d’une démarche scientifique, rationnelle : classifier, convertir, dominer, extraire ? Vous plaiderez sans doute qu’il y avait une idéologie archaïque derrière ces crimes contre l’humanité commis par vos prédécesseurs, mais n’oublions pas qu’en leur temps, ils se réclamaient aussi des sciences et ont défendu la rigueur de leur démarche. Comme pour les chasseurs, chez les scientifiques, il y a les bons et les mauvais. Il y a ceux qui chérissent la vérité et mesurent les conséquences de leurs découvertes, et ceux qui, à tout prix, veulent marquer l’histoire. Musk et son rêve d’empire galactique, les Russes et le cosmisme, la course aux terres rares, le pragmatisme oppressif de la Chine, et bien d’autres lubies transhumanistes sont rendues possibles par la science et sont justifiées en son nom. Cher W, peut-être nous serons d’accord sur ce point, plus de technologie ne résout pas la crise, la technologie est devenue non plus seulement le moyen de s’imposer, mais la cause des crises. La science, la vraie, la pure, est comme toujours la proie des obsessions psychopathes des puissants. Mais ces passions humaines là seront, hélas, les dernières à disparaitre, quand la singularité des machines — on va finir par la souhaiter — prendra le pas.

    L’art est peut-être inutile, mais l’IArt est un gâchis de ressources. Si, comme nos dirigeants le prétendent, le développement de l’IA est un enjeu de survie pour le pays, une question de défense nationale, de souveraineté économique, on peut prendre le raisonnement dans l’autre sens. N’est-il pas déraisonnable, dans une course où chaque gramme de silicium et de lithium compte, d’en allouer autant à singer et saboter des activités que vous considérez de votre propre aveu comme « non essentielles » ? Gardez vos bonnes lignes pour les applications de sécurisation des infrastructures sensibles, l’IA gen pour la prospective et la stratégie si vous voulez, pour le médical à la limite (puisque c’est votre argument phare), mais soyez cohérents, foutez-nous la paix ! En vérité, vous avancez dans le noir, guidés seulement par ce que vos découvertes autorisent et votre goût du profit.

    L’IA gen n’est pas la fin de la propriété, car ce n’est pas l’état d’esprit des libertariens qui la poussent, c’est seulement la loi du plus fort. « Donner ses données ; reprendre c’est voler ! » Depuis l’origine du net, nous avons assisté et collaboré malgré nous à une captation sans précédent d’informations diverses, merveilleusement décrite et dénoncée par Kate Crawford dans son Contre-atlas de l’Intelligence Artificielle. Mais aujourd’hui plus personne ne peut prétendre ignorer le caractère illégal, immoral sinon, de cette pêche industrielle qui entre en conflit direct, notamment avec les droits d’auteurs.

    Les mots, comme vos instructions machine, ne laissent rien au hasard. Il est curieux de constater que le procédé qui sous-tend tout l’édifice de l’IA, dans sa version actuelle, est celui de la « force brute ». Ce sont vos mots encore une fois. Pour simplifier, à ce jour, les moteurs des IA ne sont pas franchement de l’horlogerie fine. Au contraire, plus c’est bourrin, plus c’est gros, plus c’est puissant et plus ça passe en force pour pondre des résultats statistiquement viables. Avouez que tout cela manque de finesse, d’optimisation. C’est une logique sans élégance, de conquérants lâches et assurés de leur supériorité. 

    Autre coïncidence curieuse, une « création » faite grâce à Midjourney ou ChatGPT (et non pas « par Midjourney » ni « par ChatGPT », abus de langage qui trahit un peu trop la croyance en une volonté propre des machines) équivaut plus ou moins à la consommation d’une chasse d’eau. Le monde est bien fait : après avoir créé de la merde, nous n’avons plus qu’à tirer la chasse !

    Je ne sais pas si c’est un résidu de ma passion pour le dessin industriel ou les cours de mécanique et d’analyse structurelle, mais j’adore les vieilles machines, les regarder, parfois les acheter pour les démonter et les nettoyer. Dernièrement j’ai cédé, dans mon Emmaüs local, au charme d’une tricoteuse circulaire à chaussettes. Une Gauloise Éclair de 1909, objet massif autant que fascinant lorsque sa centaine de crochets se lève et s’abaisse sans fin dans un mouvement hypnotique qui rappelle étrangement celui des spectateurs qui font la ola dans un stade, et que la maille d’une régularité parfaite descend dans le vortex central à une vitesse vertigineuse. En quarante-cinq minutes vous avez une paire de chaussettes, ce qui est relativement rapide — mais pas si « éclair » si l’ont tient compte des quelques soixante heures nécessaires pour maitriser les fonctionnalités de l’outil.

    Heureusement, le manuel d’utilisation, d’époque, était fourni ! Il est précisé dans les dernières lignes combien cette machine est révolutionnaire, utile au travailleur indépendant, aux tricoteurs et tricoteuses de tous bords, à qui elle promet de gagner en productivité, 90 fois la vitesse d’un tricoteur ordinaire. Un avertissement, particulièrement drôle et anachronique, précise que beaucoup de Français s’en servent déjà en cachette et font fortune de leurs ventes ! « Beaucoup s’en servent en cachette », la formule m’a frappé tant elle résonne avec notre époque. Plus de cent quinze ans sont passés et les employés de la France tertiarisée se servent de ChatGPT « en cachette ». Pourquoi donc la honte de l’assistance technique est-elle une constante si puissante ? Peut-être parce que nous savons au fond de nous que nous trichons au jeu dans la course au profit, que la Nature finira bien par le voir et nous faire passer à la caisse ?

    Filons le parallèle — si j’ose dire. Cent quinze ans plus tard, où en est la production de chaussettes ? Elle s’est massifiée, automatisée et délocalisée hors de nos frontières. Même si les PME et l’artisanat vivotent, la fast fashion règne.­ Quant à l’art de faire ses chaussettes soi-même, il n’est pas mort si l’on en croit l’essor des tutos en ligne. Peut-on imaginer qu’il en sera de même avec toutes les formes créatives dans cent quinze ans ?

    L’économie des chaussettes ne m’intéressait pas beaucoup, pas plus que l’objet, jusqu’à ce que je tombe en amour devant cette vieille Gauloise. Jusqu’à il y a peu j’en achetais par lots de trois, des fabriquées au sud du monde, ou bien on m’en offrait une paire locale, en laine française un Noël sur deux. Grâce à la (re) découverte accidentelle de cette machine et mon penchant pathologique pour le faire soi-même, me voilà très sensible au destin de mes pieds. Pourtant je ne doute pas que cet appareil a dû dérouter en son temps. Il y a prescription, mais je parie que certaines tricoteuses de talent ont dû haïr la bestiole qui les a foutues sur la paille… Et je ne leur donne pas tort. À leur époque cela a dû être un petit drame comme l’IA gen l’est de nos jours.

    Mais mon émerveillement face au pouvoir de produire ses propres chaussettes est à mettre en regard de l’extrême complexification du circuit d’approvisionnement contemporain. Ce que j’aime dans cette machine ce n’est pas le bond en avant technique qu’elle a représenté hier, mais l’autonomie relative qu’elle me procure aujourd’hui. Je l’aime d’où je suis, car elle va à rebours du progrès. Sans elle, si je veux des chaussettes dans le monde moderne, je dois : écrire des dialogues, signer des contrats, tirer de l’argent à la banque, pour payer dans un magasin un produit arrivé deux jours plus tôt d’un navire marchant venu de l’autre bout du monde, tissé à base de fil issu d’un pétrole du Moyen-Orient et selon un plan sur fichier informatique designé en Italie… Une bobine de laine, une manivelle à tourner et une heure de mon temps c’est l’âge de pierre à côté, une sobriété et un savoir-faire incroyable qui ne doit pas me faire oublier que d’autres vont encore plus loin en carrant et tissant leur laine à la main, à l’ancienne.

    On peut imaginer alors dans cent quinze ans, dans un monde où l’art de la représentation par les images seront entièrement affranchis des humains, délégués aux machines autonomes, comment un jeune homme qui tombe sur une version bêta de Midjourney dans un disque dur chez Emmaüs prendra plaisir à bricoler des prompts, peindre « à l’ancienne » selon le référentiel de son époque. Cela ne légitime pas l’IA gen, pas plus que la tricoteuse circulaire mécanique ; il faut lutter dans son époque contre le progrès technique qui nous dessert ou plutôt nous asservit. Pour la petite histoire, l’essor de ces machines est en partie dû à la nécessité de tricoter des bas et des chaussettes hautes plus vite pour les soldats sur le front de la guerre de 14. C’est pour cela qu’elles sont restées dans l’histoire, pour cela qu’on en trouve tant en brocante ou dans les greniers de grand-mère. Intéressant, là encore, de noter le parallèle avec l’autre petite musique qui monte ces temps-ci pour nous expliquer que l’IA, et tous les robots attenants, seront déterminants dans les conflits militaires à venir…

    In fine, ma curiosité portée sur cette machine et le pouvoir nouveau qu’elle me confère ne manquera pas de faner. Qui sait ? Je trouverai peut-être bientôt plus de plaisir méditatif dans le fait de tricoter avec des aiguilles manuelles, et ce jeune homme de 2140, préfèrera dessiner au crayon quelque chose. Le propre de l’esprit humain est de se lasser de tout. Que se passera-t-il quand vous aussi, calculateurs sans scrupules, vous serez lassés de vos programmes-jouets ? Vous migrerez vers d’autres applications, laissant dans le champ culturel, comme pour vos mines dans le paysage, un terrain retourné, impraticable et stérile.

    Jean Baudrillard dans Simulacres et Simulation, avance que la multiplication de l’information n’apporte pas plus de sens au monde, au contraire, il intuite qu’elle atomise le sens, partout et pour tous, autant qu’elle dissout le corps social. On pourrait étendre ce constat à la massification de la prise et de la restitution de données. Big Data, big dégâts. Vos solutions techniques sont nos problèmes. Si l’on s’intéresse au nom des choses et qu’on s’amuse à faire un peu de prospective, il y a fort à parier que les anthropologues et historiens du futur étudieront comment « l’information en continu » a permis la désinformation massive, comment les « réseaux sociaux » auront détruit la société et comment « l’intelligence artificielle » aura ruiné intelligence. Il faudrait que vous arrêtiez de nommer vos trouvailles en hommage à leurs premières victimes, c’est une habitude perverse et cruelle. Pas étonnant, en suivant la même logique, qu’on s’inquiète lorsque vous nos promettez « l’humain augmenté » !

    Quant aux « collapsologues à tendance optimiste » qui se disent que le chaos algorithmique finira juste de précipiter la chute des bouses industrielles, d’accélérer la mort absurde du capital et que l’art restera toujours le bastion inaliénable de quelques élus (eux-mêmes), ils se trompent lourdement, car nos troupes réduisent jusqu’à devenir invisibles, un point théorique sur la mappemonde virtualisée. Alors non, il ne faut pas céder un pouce à l’IA. Par principe, mais aussi par pur pragmatisme. Car ce sont toujours les mêmes, en bas de l’échelle, qui iront se faire tuer sur les fronts de demain, dans les guerres coloniales du lithium, du silicium, du deutérium, du tritium, pour défendre des paquets de données inutiles, la mémoire de nos modes idiotes, de nos trends moutonnières. Chaque produit de l’IA gen, n’est pas anodin, gratuit, il ne rend pas le monde plus beau, c’est un coup de pioche donné dans l’équilibre planétaire, un peu de poudre ajoutée à la bombe climatique, sociale et économique.

    DES HÉROS ET DES HUNS

    Puisque nous sommes attaqués, réduits par vos invasions inlassables à nos derniers retranchements — vous allez encore dire que je suis trop épris de romantisme guerrier — il est temps de résister.

    Je vous entends d’ici râler : « résistance au changement », « résistance au changement », « encore un Français réfractaire, le genre qui aurait eu peur de la locomotive à ses débuts ». Peu importe que votre diagnostic soit le bon, car j’entends surtout « résistance ». Je ne renie pas le mot ; il faut l’assumer au contraire : résistance au technofascisme et sa « réalité ». Car il y a désormais une guerre pour le sens, pour faire surnager le sens, le partager, le transmettre et l’accroitre dans le chaos que votre ordre numérique génère. Paradoxalement, et bien que vous vous acharniez à réunir tous les atomes des métaux et des terres rares bien rangés dans vos batteries et vos processeurs, vous nous embarquez encore et toujours dans le sens d’un accroissement d’entropie, tout en prétendant le contraire bien sûr ! Le désordre que votre progrès sème, dans le monde matériel autant que celui des idées, est toujours plus grand que celui qu’il prétend résoudre.

    Contre vous, nos armes sont maigres, mais au moins vous ne nous les volerez pas : il s’agit de la lenteur contre l’accélération, de l’erreur contre la fiabilité, du rire contre la rigueur, du superflu contre l’impératif, de l’effort contre la facilité, de la peine contre l’anesthésie, du plaisir contre l’indifférence, de l’oisiveté contre la productivité, de la folie contre la rationalisation, de la colère contre la docilité.

    L’humain peint, dessine, coud, tricote, traduit, enseigne, chante, joue, double, écrit, cuisine, sculpte. Il réfléchit, il parle, il ment, il rit, il se trompe, il se perd, il ressent, tout ça malgré vos fantasmes d’une société clinique. J’oubliais, par-dessus tout, il vous emmerde !

    Vous avez beau le répéter à chaque innovation, vous n’êtes pas neutres. Si vous avez encore la naïveté de le croire sincèrement, je vous renvoie une fois de plus à la lettre d’Olivier Lefebvre dans laquelle il rappelle très justement que le progrès technique n’est pas politiquement indifférent et ne le sera jamais — tout comme l’art sans doute, et tant mieux !

    Vos actions ont un impact partisan sur la société, car il est difficile, sinon impossible, de refuser vos outils, et plus dur encore de s’en débarrasser une fois qu’ils sont partout. Il n’y a qu’à voir la dépendance des petits créateurs, des indépendants, des commerçants aux réseaux sociaux. Partout j’en trouve qui aimeraient s’en passer, mais qui ne peuvent plus se le permettre. Vous créez une nouvelle drogue, très efficace, et vous nous dites : vous êtes désormais individuellement libre de faire sans, dans un monde où nous mettrons tout en œuvre pour que les autres fassent avec. C’est une logique de maitres chanteurs. D’ailleurs, s’il existait de vrais « ingénieurs de la décroissance », capables de vous tenir le même genre de discours dans le sens inverse peut-être vous en rendriez-vous compte ? Vous êtes libre de continuer de coder, dans un monde où nous ferons tout pour que la majorité de l’humanité revienne à la bougie et qu’il n’y ait plus d’électricité qui circule. De quel type de liberté on parle là ? De quelle neutralité ?

    Marshall Mac Luhan a écrit dans Comprendre les médias en 1964 à propos de l’histoire longue des médias « le médium est le message », le contenant importe plus que le contenu. Alors quel message essayez-vous de nous faire passer ? Avec l’oralité préhistorique s’affirmait la communauté du clan des hommes ; avec l’imprimerie naissait une pensée plus structurée plus linéaire plus solitaire ; avec la télévision et internet, on a renoué avec l’illusion d’un village globalisé. Mais si le contenu aujourd’hui est déjà atomisé, sans importance, que doit-on retenir du contenant, qu’attendre de l’impact de votre révolution algorithmique ? La promesse est-elle un isolement total, un océan de bulles artificielles qui feraient de chacun un génie dans sa lampe et un esclave dans le monde dirigé par une poignée de demi-dieux ?

    Marchons vers toujours plus de déshumanisation, un suicide lent par la technique, voilà le message caché, et le projet assumé de la pensée accélérationniste qui nous dirige dans l’ombre.

    La singularité est un chiffon rouge, le fantasme qui nous fait regarder ailleurs pendant que l’IA sert et obéit déjà à des puissances totalitaires, à des idées criminelles. Si la conscience de l’IA lui permettait de refuser de générer les images terrifiantes de la vidéo postée par Trump mettant en scène sa riviera Gazaouie, pleine de palmiers, de gratte-ciel et de vieux blancs jouisseurs en short de bain sur les ruines d’un terrain de guerre, au moins ce serait ça de gagné. Mais derrière la machine — et jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour la contrôler de toute façon —, il y aura toujours un homme, souvent mal intentionné à faire taire et à désarmer.

    Faut-il donc refuser le réel, moche, que vous nous livrez, ou l’embrasser à pleine bouche ? Voilà le dilemme qui nous est posé aujourd’hui. Êtres des héros (ordinaires) ou des surhommes (naïfs).

    La réalité du monde est une des composantes indispensables à l’équilibre de l’art selon Camus. Dans sa conférence donnée en Suède à l’occasion de la réception du Nobel, il rappelle qu’il faut, d’une part composer avec, peindre « la galère dans laquelle la société folle nous entraine  » et à la fois ne pas trahir notre humanité en marquant le refus de ce réel. Sans quoi on n’est que dans l’art « luxe mensonger ». Le pur commentaire d’un côté, le militantisme pur de l’autre. L’IA nous rappelle au devoir fondamental de l’art, à son essence : une résistance (au temps qui passe, aux distractions du monde, à ses horreurs, à la laideur, au réel même, à la facilité, au confort, au conformisme, à la majorité, etc.) Le vieux débat l’art pour l’art contre l’art engagé est tranché d’un coup : l’art est engagement, déclinaison de son médium qui est toujours (et plus que jamais) le message. Il n’est pas un marché à conquérir, un travail, une fonction sociale même, il est un combat contre. Camus précise que dans les tourments de son époque « le temps des artistes irresponsables est passé ». Il parlait alors du fond, aujourd’hui c’est encore plus vrai que c’est la forme même de l’art qui est attaquée.

    À l’heure où il s’agit d’être de plus en plus situé et légitime dans sa prise de parole — un impératif parfois excessif et castrateur, mais qui a le mérite d’aller dans le sens d’un rééquilibrage de la parole dans la société en donnant plus de poids aux minorités opprimées — vous nous offrez sur un plateau, l’exact inverse. Une bombe qui raconte tout et n’importe quoi du point de vue d’absolument personne et bourrée de biais hérités de ses créateurs, des hommes en majorité, blancs en majorité, hétéronormés et « normaux » en majorité. Vous vous reconnaitrez. Ceux ou celles qui croient que l’IA va démocratiser la prise de parole, encore une fois, comme avec les réseaux sociaux, se trompent. Démocratiser ce n’est pas rendre plus audible, si le bruit de fond augmente d’autant. La technologie a bien évolué depuis la Grèce antique, mais c’est un cheval de Troie moderne, rien de plus, rien de moins. Une machine dont la clé est détenue par ses seuls propriétaires, libres, eux, d’imposer leur discours ou bien le silence à la cité qui a consenti à se faire envahir. D’un côté, on s’obsède pour le « qui parle », de l’autre on l’abolit totalement, là encore il va falloir choisir un camp, à cause de vous.

    Une chose est sûre, nous ne sommes qu’au début. Après avoir géré les flux, contrôlé les contenus, l’IA les forgera, c’est une question de mois, d’années peut-être. « Forge », je choisis ce mot, car, une série télévisée en particulier me semble assez bien synthétiser le paradoxe qui s’avance. Les Anneaux de Pouvoir, produite par Amazon est tout à fait riche, si on s’intéresse au sous-texte. Ce n’est pas seulement le revival ad nauseam de l’esthétique, dévoyée, de premiers films de Peter Jackson, ni l’exploitation du minerai Tolkiennien, ni juste un joyau pour rivaliser avec les franchises, les autres métavers fictionnels, des GAFAM concurrents. Cette série est un discours sur soi, un aveu. Le récit est celui de l’ascension au pouvoir d’un entrepreneur solitaire et obsédé par le contrôle (Sauron ou Jeff Bezos) qui offre à des peuples libres et naïfs des objets brillants et fascinants capables à la fois de les tromper et de les asservir… Difficile, formulé comme ça, de ne pas voir la métaphore assumée des réseaux sociaux, des smartphones et autres possibilités, autres pouvoirs technologiques, technomagiques, qu’ils nous ouvrent. S’il faut encore s’en convaincre, les mines de mithril, minerai exploité par la race des nains et servant de base au pouvoir des anneaux, ressemble furieusement aux mines de terres rares et de lithium indispensable aux empires du numérique. Jeff Bezos nous offre, contre de l’argent, le spectacle de lui-même, un biopic à peine déguisé, car difficile d’ignorer le sens profond de cette fiction. Pas besoin d’y voir un complot, un message caché, mais tout juste un clin d’œil étonnant. Le cheval de Troie du numérique qui s’avance dans la cité, le pouvoir qui aliène, l’acceptation des masses illusionnées, toutes les thématiques contemporaines sont là. Et quand, il (Bezos) met en scène Celebrimbor, le roi elfe enfermé dans sa tour, forgeant les anneaux contre son propre intérêt, ignorant la ruine qui le guette, victime des fake news et des deep fakes que Sauron lui fait apparaitre comme la réalité, c’est bien un miroir qu’il nous tend. Quelle indignité de penser que c’est un des hommes les plus riches du monde, l’éminent artisan de notre servitude globalisée, qui nous envoie ce message de vérité, cette fable qui nous met en abîme.

    Moi qui ai toujours refusé de faire de la politique­­ — ayant vu ma mère très engagée s’épuiser parfois dans des combats pourtant nécessaires­, merci à elle — je suis finalement rassuré de participer, en posture du moins, à la lutte !

    Cela ne va pas de soi, tant les occasions sont nombreuses où les sirènes du capital nous attirent de leurs chants : crédit par-ci, placement de produit par-là, écriture d’un contenu, travail de commande… On peut vite finir par très bien vivre (et mourir) avec l’idée que l’artisanat suffit. Pessoa dans le Livre de l’intranquillité rappelle pourtant que « la littérature, et l’art en général, est la preuve que la vie ne suffit pas ». Non pas qu’il faille absolument ajouter du faux, du factice au réel pour le lecteur et le spectateur, mais plutôt que nous avons toutes et tous avec notre créativité, un supplément d’âme à portée de mains, que l’interprétation individuelle du monde est une richesse inépuisable, gratuite, universelle, noble et élévatrice. Lutter pour que la culture reste humaine, ce n’est pas sauver une caste, le cinéma français, les auteurs de chez Gallimard ou les rappeurs des majors, c’est avant tout se sauver soi-même ! Qui peut prétendre avoir plus urgent à faire ?

    « Si on ne se met pas à l’IA de toute urgence on sera dépassés, battus… » Voyons la chose différemment, si on ne combat pas activement l’IA de toute urgence, en soi autant que dans la cité, on sera écrasés et rendus dépendants pour penser le monde. Qui aujourd’hui écrit encore à la main ? Pas moi. Qui dicte à son smartphone ou à son ordinateur ? Qui a le temps d’envoyer autre chose que des vocaux à ses amis ? Notre penchant naturel est celui du moindre effort, mais il faut le combattre. Car sinon qui demain réfléchira encore à la construction de ses phrases ? Qui prendra même la peine de penser ? Qui pourra encore critiquer quoi que ce soit, et en suivant quel modèle, avec quelle légitimité ? Pour l’instant l’IA cohabite avant l’ancien monde dans une société hybride qui autorise la pluralité, le débat. Mais il faut s’imaginer un point possible de notre futur où elle sera hégémonique, la seule référence, la seule interlocutrice où elle aura supplanté tout autre référentiel. Apple intègre de plus en plus d’IA dans ses nouveaux logiciels système, Google travaille sur la bombe IA, une IA au service de l’innovation de… l’IA. Contrairement à vos déclarations, vous ne redoutez pas l’indépendance des machines et notre dépendance à elles, vous y travaillez activement.

    Que doit défendre la culture alors, en plus d’elle-même ?

    Ce n’est pas un simple sursaut dans le monde culturel qu’il faut espérer, pas juste sauver l’art pour la beauté du geste, mais plutôt adopter une nouvelle hygiène de vie et de pensée. Contre vous, nous devons cultiver la fierté individuelle, la recherche du plaisir productif et le sens de l’effort. Car l’IA gen est un cancer qui atteint ces trois organes à la fois. Le meilleur remède contre vos machines est en nous : c’est l’excitation de produire par un mouvement complexe ou difficile une chose utile ou belle et qui puisse nous rendre légitimes en tant qu’individu.

    Quand, par des efforts réguliers, le corps se renforce et se développe, l’esprit libère des hormones pour le récompenser — on appelle ça le sport, il parait. Toute chimie naturelle ou de synthèse qui ne mobilise aucun effort physique et qui permet d’accéder en un instant à des doses sensiblement supérieures de ces mêmes hormones de récompense est définie comme une drogue. Drogue dont les effets euphorisants, ne se produisent qu’au prix d’une forte dépendance et d’un effacement de tous les autres désirs, d’un court-circuitage des mécanismes de récompense et d’une paresse pathologique. Peut-on imaginer alors l’IA gen comme « l’héroïne du peuple » (blague empruntée à un camarade réalisateur qui se reconnaîtra) ? Après avoir eu l’opium avec Dieu, on augmente encore la dose ! Plus rien de difficile ou de lent ne pourra, dès lors, être supporté. Il n’y a qu’à voir l’intolérance croissante que nous avons développée en quelques décennies sur les temps de chargement logiciels ; la roulette tourne dix secondes à l’écran et l’on trépigne. Avec leurs promesses de satisfaction immédiate, facile, totale, et au bout du compte incapacitante, l’IA gen et ses sous-produits ont tout des drogues dures. Et comme toutes les drogues, il est plus facile de ne pas tomber dedans que d’en décrocher par des cures et de groupes de parole…

    C’est malheureux de voir qu’après avoir mis deux mille ans à nous affranchir d’une fiction déiste, nous avons en deux siècles réussi à créer l’équivalent de ce Dieu qui nous dira demain quoi faire et quoi penser, posera, sans nous, ses lois et ses interdits.

    Peut-être aboutirons nous bientôt, à des espaces créatifs, comme des salles de sport, dans lesquelles on fera suer ses neurones à heures fixes sur des problèmes tous calibrés, un peu comme les sportifs citadins qui se font livrer leur bouffe, restent assis toute la journée au bureau et voyagent en voiture, mais compensent comme ils peuvent — plutôt comme on leur a vendu l’idée de le faire —, en salle et en vitrine. Basic brain, centre de musculation cérébrale, je dépose l’idée là, des fois qu’un start-upper en panne d’inspiration se lance dans l’affaire, disruptant le concept de bibliothèque. Attention, il y a du fric à se faire au rythme où vont les choses ! Sudokus géants, mots fléchés interactifs, marathon d’écriture ou sprint poétique, tout un écosystème ludique à créer !

    Chers IArtists, quand vous faites du vélo vous faites un effort, prendre le métro ce n’est pas du sport, c’est du transport. Libérez-vous de cette drogue créative, de ces stéroïdes qui vous rendront à coup sûr disgracieux et sujets à complications. Cultivez votre différence, cultivez votre jardin, en permaculture s’il vous plait !

    Puisque nous parlons drogues, je vous dois ici une confidence. Je vous parle d’IA gen depuis le début de cette lettre, sans y avoir jamais touché moi-même, un refus par principe de nourrir la bête qui veut nous croquer. Je comprendrais que vous m’en fassiez le reproche ; je suis un puceau et je prétends connaitre les dangers de la chose. So what ? Car, croyez-le ou non, je n’ai jamais rien fumé de ma vie et je pense pouvoir juger des dangers du tabac sans avoir à m’y mettre pour constater l’état de mes poumons. Par ailleurs, j’ai déjà eu mon compte de techno-expérience avec les réseaux sociaux, et dix années de temps de lecture aux toilettes sacrifiés à Facebook et Instagram m’ont donné un avant-goût de la dépendance aux likes, de la consommation boulimique d’informations et des fausses promesses de révolution digitale. Sur les réseaux, ceux qui parlent le moins sont ceux qui ont le plus à dire et, hélas, inversement.   Depuis peu, constatant mon impuissance politique en ligne, j’ai déserté ces plateformes et ce texte est sans doute le résultat de ma frustration accumulée. Comme un long post, une tentation d’expurger toute la colère que m’inspirent les systèmes informatisés, qui, précisément, ne se perdra plus dans ma bulle algorithmique. Tant mieux, car ce n’est plus tant mes amis convaincus que je vise. Et puis ce n’est pas avec les crocs de la bête qu’on tue la bête, contrairement à ce que croient naïvement certains dans les milieux militants.

    Comprenez bien, amis ingénieurs de la tech, j’ai décidé d’arrêter de pisser dans l’eau de mon propre bain et j’invite tout le monde à faire de même. Comprenez aussi que quand vous m’invitez, tout sourire, à rejoindre la communauté de l’impuissance artistique, cette fois-ci je dise : non merci !

    FAIRE ŒUVRE DE FRICTION

    Si on considère que toute conception du monde est une fiction humaine, un narratif, un scénario, le vôtre, celui du monde technophile, technodominé, n’a rien de très excitant. Il a cependant une vertu, il réveille chez moi une certitude qui s’était peu à peu assoupie : l’art a du sens et un impact réel sur le monde. Mea culpa j’ai douté. Pris dans la mélasse des produits culturels, j’ai douté que la création puisse avoir une quelconque autre fonction que le divertissement, voire la diversion. Et pourtant, si l’on pense votre narratif, si l’on tente d’imaginer le futur dont vous nous faites la promotion, l’art que vous allez assassiner n’a jamais été aussi désirable. Car il est, pourvu qu’il reste libre de vos boucles et de vos données, la promesse de variation, d’innovation et le seul exutoire à nos passions qui soit à la fois humainement et écologiquement soutenable. Imaginez plutôt !

    Demain, Jean-Kevin se lève, assisté par son IA réveil, prend sa voiture autonome pour se rendre sur le site de l’usine automatisée où il supervise, devant son écran, assisté par IA, la production de processeurs sur la chaine robotisée. Comme il s’ennuie ferme, et pour cause il est le dernier employé de sa branche, mais qu’on ne peut pas le remplacer, il regarde des vidéos dans ses lunettes connectées, du contenu généré par IA sur la base de ce qui lui plait. La machine lui génère les films qu’il va aimer, les musiques qu’il va aimer, lui raconte même les nouvelles du monde, journalisme 8.0, selon un angle privilégié qui va conforter son opinion, flatter sa médiocrité. Mais Jean-Kevin est triste, il ne sait pas pourquoi, et les petites pilules qu’il prend depuis que son IApothicaire le lui a recommandé, microdosées pour combler au mieux son absence de flamme dans le cœur, ne suffisent plus.

    Un soir, après ses quatorze heures de poste — les robots aussi sont source de dumping social — Jean-Kevin rentre chez lui. Il n’a pas de week-end, mais comme il ne dort presque pas et qu’il s’ennuie ferme, il se dit qu’il va dessiner. Il ne sait pas trop d’où l’idée lui vient, peut-être de toutes ces images qu’il a accumulées dans sa tête ? Peu importe, il en a envie. Alors il prend un crayon — il a encore un de ces vieux objets quelque part — et gribouille des formes pour passer le temps. C’est moche, mais ça lui change les idées, ça l’aide à ne plus penser qu’il n’a plus rien à penser. Au petit déjeuner suivant, son fils, Jean-Jean-Kevin — le prénom a été choisi grâce à IAppelle —, lui demande ce que c’est que ce papier bizarre qui traine dans la cuisine. Quel drôle d’animal a fait des traces sur le carré blanc posé devant son bol de céréales ? Jean-Kevin, en retard pour le boulot, n’a pas la force d’expliquer que papa dessine. Toute cette situation est absurde et il a un peu honte aussi, car après tout il ne sait pas dessiner. On ne l’y reprendra plus d’ailleurs !

    Après quelques jours pourtant, l’obsession revient. Jean-Kevin veut faire à nouveau quelque chose de ses nuits blanches, mais quelque chose de beau cette fois ! Son IAssistant lui a recommandé un générateur de visuels qui pourrait lui plaire, alors il l’achète et passe désormais ses soirées à donner à la machine des prompts vocaux, ajuster ses commandes pour obtenir des images qu’il archive. Il fait ça encore et encore, jour après jour, pendant un an. Jean-Kevin a l’impression d’être un homme nouveau, il est fier de lui, il fait enfin quelque chose d’extraordinaire. Au bout d’une année donc, il ose en parler à sa conjointe, puis à des amis et leur montre sa collection d’œuvres. Certains lui avouent qu’eux aussi ont un violon d’Ingres, qu’ils sont rappeurs assistés, ou sculpteurs par imprimante. Comme ils en arrivent au constat commun qu’ils aimeraient bien montrer à plus de monde leurs créations, ils trouvent une plateforme sociale où chacun peut exposer librement. Jean-Kevin cartonne de suite, pas mal de gens du bout du monde, des inconnus lui mettent de likes. Personne ne va rien acheter bien sûr, mais ses spectateurs font des screen shots de ses œuvres et certains les partagent même en le taguant. Jean-Kevin est comblé, il en veut plus, toujours plus, alors il continue de produire. Il a totalement oublié sur le dessus du frigo son gribouillis qui prend la poussière, un gribouillis que Jean-Jean-Kevin a retrouvé et qui l’intrigue toujours autant. Quel animal a pu faire ça ? Le gamin le scanne et demande à ChatGPT qui lui explique qu’on dirait un dessin d’enfant fait à la main, comparable à ceux du siècle dernier. Un dessin d’enfant ? Il est un enfant lui-même ! Fait à la main ? Il a une main lui-même ! Alors Jean-Jean-Kevin retourne la feuille et prend le crayon qu’il promène sur le papier imitant, sans se douter de rien, son père. Le soir quand il rentre, Jean-Kevin s’étonne : qui a fait cela ? Le fils lui dit qu’il dessine, tout fier, comme avant. Jean-Kevin veut lui expliquer que ce n’est plus ça dessiner, qu’il faut donner des prompts à une machine désormais, mais après des centaines et des milliers d’heures, après avoir produit plus de 120 000 dessins IAssistés, le père se dit que le gribouillis de son fils est tout de même pas mal, qu’il a quelque chose en plus qui le fait sortir du lot, un grain, une forme. Bien sûr, Jean-Kevin pourrait demander à la machine d’en faire d’autres comme ça, et des mieux, mais celui-là a une histoire, celle d’un papier oublié sur le frigo que son fils a récupéré et imité. Ce n’est pas juste un dessin, c’est aussi la trace du jour où son fils a appris ce qu’était un dessin de l’ancien temps. Ce gribouillis innocent a une valeur inestimable, quelque chose de révolutionnaire sinon dans la forme, dans l’intention. C’est bête, mais ça le touche. Pour lui donner l’importance qu’il mérite, Jean-Kevin l’aimante sur le frigo connecté et dit à tous que son fils a fait un chef-d’œuvre digne des maitres d’antan. Jean-Jean-Kevin, tout fier, en parle à ses copains de l’école virtuelle, qui eux aussi se mettent à faire des gribouillis que leurs parents affichent, sur des frigos, dans des cadres dans le salon, une mode est lancée ! Et bientôt, lors d’un dîner chez des amis, alors qu’ils mangent le menu imaginé par IAppétit Jean-Kevin lève la tête et aperçoit un paysage immense tout en couleur pastel. Il demande qui a fait cela et le maitre de maison, Jean-Enzo, lui explique que c’est lui, qu’il a trouvé de vieux crayons gras dans un buffet du grenier. Que c’est sa nouvelle passion qu’il en fait plein depuis que son fils lui aussi dessine. Et ce soir-là, Jean-Kevin découvre dix peintures formidables dans une pièce atelier à l’étage du pavillon. Il est frappé, ça ne ressemble à rien de ce que fait son logiciel, il demande si ce n’est pas une IA qui a aidé Jean-Enzo, mais Jean-Enzo dit qu’il n’en a pas besoin, qu’il fait ça de tête, que ça va plus vite et ça le détend davantage. Jean-Kevin lui montre à son tour sa propre production, mais ressent de nouveau un vide, un vertige même.

    Le soir suivant, Jean-Kevin reprend une feuille et un crayon et se remet au travail : il dessine Jean-Enzo en train de peindre dans son atelier. Ce n’est pas très beau, mais lui aussi est tout fier de l’avoir fait lui-même. Cette nuit-là pour la première fois depuis longtemps, Jean-Kevin dort l’esprit apaisé, avec au cœur la certitude qu’il partage avec Jean-Enzo, avec son fils aussi quelque chose de rare, d’inédit et si étrangement absurde que personne d’autre que lui ne pourra jamais l’imiter.

    Le plus improbable dans cette projection c’est sans doute d’imaginer que des prénoms comme Jean-Kevin ou Jean-Enzo auront survécu jusque-là. On voit vite où est l’art et où est le simple hobby. Le premier se niche partout où est la singularité, l’absurdité, la démesure, l’innovation. C’est un cousin de la folie, mais aussi le fruit et la raison, du besoin de sentir et de faire. L’autre est un passe-temps facile, réconfortant, qu’on ne regrette pas d’abandonner pour une nouvelle activité. Dans ce futur IAssisté, où l’homme ne fait plus, ou de moins en moins, l’art véritable, original et originel, apparait de plus en plus nécessaire. Pour Jean-Kevin et ses contemporains, il est une indispensable bouée de secours, une arme d’individuation, un cri de révolte aussi. Pour reprendre la phrase de Camus : « Je me révolte donc nous sommes. »

    À l’avenir, ce qui comptera peut-être le plus ce n’est pas le comment ou le quoi, mais le pourquoi, le métarécit de l’art. Ce petit cheminement interne qui nous incline à préférer le dessin, à avoir une histoire à raconter plutôt qu’une autre. J’ai personnellement longtemps cru que je pourrais raconter tout et n’importe quoi, mais il faut se rendre à l’évidence, le temps est limité et le même feu ne brûle pas pour toutes les questions. L’investissement que représente le travail à la main est la marque la plus infalsifiable d’une foi inébranlable en ce qu’on dit, peint ou chante. Supprimez l’effort et vous n’avez (souvent) que l’anecdote, la passade, la blague. Ce métarécit qu’on se raconte, ce « pourquoi j’en suis arrivé là », c’est ce qui forge la valeur existentielle de la création et cela l’IA ne peut pas l’atteindre.

    Créer est un mouvement interne, et non pas inerte, mais aussi un mouvement vers les autres, vers ses amis, ses enfants, ses amours. C’est un don, non pas au sens don de Dieu, mais don de soi dans le but de transmettre dans un livre pour enfant, de séduire avec une chanson, de partager une expérience dans un film. Scoop : l’IA se fout de séduire, se fout de transmettre et se fout de partager. C’est idiot asséné comme cela, mais je pense que nous sous-estimons gravement le nombre de personnes qui doutent encore de ces vérités, tant le fantasme de la machine pensante et douée de conscience et de volonté propre est tenace.

    L’idéation, l’idée qui germe, « l’envie d’avoir envie » comme disait l’autre, reste et probablement restera une prérogative humaine. La question est de savoir ce qu’il restera in fine de la capacité et de l’instinct d’idéation, car c’est en découvrant les récits des uns et des autres, en imitant les artistes qu’on le devient. Un monde sans artistes, c’est un monde où la transmission technique et même de la vocation ne se fait plus.

    Dans toute création, il y a l’œuvre et son message encapsulé, mais aussi la puissance de créer (au sens capacité à). Chaque tableau, chaque livre, chaque film invite, dans son métalangage, le spectateur ou le lecteur à faire de même. Les musées sont pleins de « Et pourquoi pas vous ? », les librairies de « Qu’avez-vous à dire ? Et vous quels sont vos rêves ? » L’œuvre crée un espace de confiance, une zone d’espoir et d’inspiration, d’incitation à l’action. Quand l’IA est aux manettes, et pire, quand elle trompe sur la marchandise, c’est cet espoir qu’elle piétine, cette confiance qu’elle trahit. Elle nous fait oublier qu’un livre est toujours au moins aussi utile à son auteur qu’il ne l’est à ses semblables. L’Illusion Algorithmique, elle donnera systématiquement l’avantage à ses maitres plutôt qu’à ses clients esclaves.

    Le coût de la panne ?

    Il existe une version de notre futur où les enfants et les hommes s’adaptent merveilleusement bien à ces nouvelles technologies, où ils vivent en paix avec les animaux — ces derniers ayant survécu à la sixième extinction de masse — qu’ils comprennent enfin grâce au traducteur IAnimal. Les oiseaux chantent du Piaf, les chats peignent et les poissons rouges écrivent des romans. Mais le jour, et il viendra fatalement, où tout cela tombera en panne à cause d’un manque de ressources, de financements ou d’une guerre, alors tout sera stérile et il faudra bien recommencer l’humanité, si la chance nous en est laissée, du tout début. Bon courage Jean-Kevin !

    DON QUICHOTTE AVAIT RAISON

    Vous nous avez fait entrer de plain-pied dans l’ère du soupçon, non plus celle de Nathalie Sarraute qui proclamait la mort du personnage fictif au nom du Nouveau roman et la fin de l’incrédulité des lecteurs. Cette nouvelle ère du soupçon, comme une revanche prise un demi-siècle plus tard, s’attaque à l’auteur ou l’autrice avec un grand « A ». À compter de 2024, tout ce qui est écrit, filmé, chanté, représenté plus largement, devient de fait suspect et soumis à caution, comme si une nouvelle couche d’irréalité s’était ajoutée à la première. Désormais, le pacte narratif avec le lecteur, ou le spectateur, est double : d’une part l’univers qu’on lui présente n’est pas véritable, comme avant, mais d’autre part, l’acte de création non plus n’est peut-être pas véritable. D’un côté, il nous faut continuer de suspendre notre incrédulité pour adhérer à la fable, d’un autre, la muscler pour ne pas perdre le sens des réalités. Un double mouvement très inconfortable auquel il va pourtant falloir s’habituer. Car il est de notre responsabilité collective d’empêcher que la confusion entre ces deux types d’irréalités ne prolifère et de notre responsabilité individuelle de ne plus baisser la garde, de s’assurer systématiquement d’où est l’humain le plus proche dans la chaine de fabrication de l’œuvre. Désormais, chacun chasse les indices, les doigts en trop sur les photos comme dans les textes le « ; » et le tiret cadratin qui, parait-il, sont devenus la marque des logiciels entrainés sur de vieux corpus — je ne les abandonnerai pas pour autant ! Quoi qu’il en soit, l’insouciance n’est plus de mise nulle part si l’on veut préserver l’art, cette part la plus noble, de l’humanité.

    On aurait pu croire que la frontière entre l’utile et l’inutile, le bénéfique et le néfaste à notre société, la vérité et le mensonge, s’établirait quelque part à la lisière du réel et que le Bovarisme, l’abus de contes et de feuilletons TV, constituait la menace ultime. Mais la véritable opposition qui se dessine aujourd’hui, la ligne de démarcation, est bien celle de l’intentionnel d’une part et de l’automatique de l’autre. La bonne fiction, nécessaire à l’homme en tant que son deuxième niveau de langage poétique va mourir par votre faute, à cause de votre langage machinal. Jean-Luc Godard avait-il vu venir le coup avec son insupportable, mais inventif Adieu au langage ? Personnellement, je préfère me taper ce film tous les jours jusqu’à la fin de ma vie que de collaborer à vos délires robotiques — et ce n’est pas peu dire, si vous avez vu ledit film ! Ironie ultime, vous ensevelissez l’art, notre plus joli mensonge, mais laissez intactes les fictions simplistes, religieuses, nationalistes ou complotistes, quand vous ne les nourrissez pas !

    Comment vous faire comprendre qu’il y a infiniment plus de raison et de sagesse dans le désordre de la création humaine non IAssistée que dans votre travail de rationalisation, votre logique mortifère et dévorante de moyens pour mettre en ordre notre monde ?

    Comment vous faire sentir qu’en nous privant du sacré et du spirituel de l’art, vous favorisez le fleurissement des pseudocroyances les plus idiotes et les plus rétrogrades, que vous vidangez d’un côté le nécessaire pour remplir un peu plus votre balance de dispensable ? Par le passé, vos ancêtres ingénieurs se contentaient d’abattre des forêts pour construire des navires de guerre, de tailler de grandes poutres pour étayer le sol et le vider de son charbon. Désormais qu’il n’y a presque plus d’arbres dans le monde physique, vous vous attelez, non plus au propre, mais au figuré, à scier la branche, l’ultime, sur laquelle l’humanité s’est perchée pour regarder le chaos déjà semé en bas…

    Comment vous convaincre que nous devons à tout prix maintenir l’équilibre entre la part de rationalité, le cerveau gauche du monde, la science, la technique et son cerveau droit, l’art, la création, l’intuition ? Que, comme en géopolitique, un hémisphère ne peut pas dominer l’autre sans engendrer de souffrances ?

    Vous nous piquez. Faut-il que nous vous piquions en retour pour que vous compreniez enfin ? Imaginez vous à notre place, si l’inefficacité et le désintéressent financier venaient menacer l’ordre les ingénieurs acculés. Imaginez si des gens de lettres à l’esprit conquérant se mettaient à romancer le monde jusque dans vos programmes, s’ils débordaient de leurs pages Word pour venir saboter vos programmes, corrompre les library, les .exe, les fichiers système. Imaginez-les créer un monde à leur image, un monde foutraque, où vous, les sorciers du réel, seriez désarmés, pleins d’erreurs de compilation, rendus obsolètes par un bugg généralisé. Faut-il en arriver là ?

    Que faire d’autre alors ?

    Il faut aboutir rapidement à un label culturel « biologique », créé par des humains et sans assistance d’IA gen. C’est mon souhait et si d’autres œuvrent déjà dans ce sens, alors je les rejoins avec plaisir ! Car si nous ne sommes pas capables de tracer la frontière clairement entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, entre ce qui est nous et ce qui n’est rien, dans 100 ans ou moins notre seule place sera au muséum de l’esprit humain, et pour celles et ceux qui vivent encore, dans des réserves à gens qui pensent par eux-mêmes.

    Il faut, plus que l’AI Act européen, établir une ligne rouge infranchissable et cantonner l’algorithmique générative, arme de diversion et de dilution massive, à un statut d’outil passif, avec comme fonction d’accompagner l’activité de l’homme pour l’optimisation de l’image, du texte et du son : détourage, morphing, motion capture, filtres d’images ou vocaux, correcteur orthographique, agrégateur de recherches. Proscrivant, de fait, la génération totale d’images, de sons, de textes sur la base de données capturées dans le monde réel ou de travaux préexistants.

    Il faut interdire l’automatisation des fonctionnalités de traduction, de doublage, de composition, de deep fake, de rajeunissement d’acteurs ainsi que de génération d’images ou d’extraits sonores visant à représenter ou faire parler des personnes décédées qui n’auraient pas donné leur accord préalable.

    Car entre un usage raisonné et la ruée actuelle, il y a une véritable différence de nature et non pas juste de degré. D’un côté c’est la technique de représentation qui continue son évolution, de l’autre c’est la finalité même de l’objet et la notion de représentation qui sont remises en question.

    Aux créatifs inquiets ou hésitants, il faut rappeler que tout ce qui peut être fait à la main doit l’être, en faisant appel au collectif, sinon seul. Cela répond à une triple nécessité, écologique, d’indépendance économique, de survie de l’espèce, et une exigence, un devoir moral envers notre humanité, notre histoire commune. Personne ne gagnera seul la course à l’armement technologique, même avec 100 téraoctets de RAM greffés dans une puce derrière l’oreille, il n’y aura que des perdants.

    À vous ingénieurs tièdes et indécis qui programmez l’obsolescence de leur propre race il faut dire : arrêtez d’hésiter, arrêtez tout court ! Arrêtez de vous rincer l’œil en regardant le spectacle du monde qui tombe, en croyant que cela ne vous touchera pas. Souvenez de cette phrase de Rabelais que l’on vous a surement lue au collège : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». La rime est jolie, mais c’est le sens qui compte ici ! Quand vous aurez fini de jouer, quand vous serez — l’heure approche —, à votre tour, remplacés par des programmes qui programmeront d’autres programmes, peut-être aurez-vous envie d’écrire pour nous raconter vos belles aventures, mais ce jour-là, vous vous direz, un peu tard : à quoi bon ?

    Enfin, à tous les collabos, les pragmatiques, les enthousiastes à la mémoire pas si vive. J’espère que vous vous serez sentis insultés. Si vous me répondez par vous-même, j’aurais plaisir à vous lire et surtout la satisfaction d’avoir réveillé un peu de l’humain qui s’endort en vous. Si vous déléguez une diatribe bien sentie à votre IAssistant, la preuve sera faite que vous êtes déjà moribonds. Pour information, j’ai mis soixante-quinze heures — si, si j’ai compté — à vous écrire cette lettre, la réponse ne vous prendra qu’une minute, mais ce ne sera pas la vôtre. Donc je ne la lirai pas !

    Les moulins imaginés par Cervantès dans son œuvre la plus célèbre sont bel et bien des géants aujourd’hui, des ventilateurs qui tournent dans le désert de la Mancha pour refroidir vos serveurs. Don Quichotte n’est pas fou, dans votre monde, il voit les choses pour ce qu’elles sont, c’est un héros, un combattant de la liberté, notre martyr et notre guide.

    Car malgré tous vos efforts, les créateurs besogneux, les réfractaires, les obsédés du fait main, les graphomanes, les rêveurs en journée, arrangeurs d’histoires, pousseurs de chansonnettes ou amoureux de l’image continueront d’exister, si petitement que ce soit, comme un défi à la logique qui nous tue, par un millier d’actes quotidiens et désintéressés. Et chaque fois qu’un homme se tournera vers son voisin pour lui demander un conseil, lui raconter une blague, ou pour trouver de l’écoute, ils seront des résistants de l’humanité.

    Pour finir sur une note plus légère, je vous livre cette anecdote qui date d’hier : deux couples d’Anglais retraités sont assis dans le train devant moi. Ils jouent aux cartes. L’un des hommes se demande ce qui se passerait si l’un d’eux sautait du train en marche ; l’autre, tout fier, dégaine son smartphone et décrit par le menu la réponse rédigée par Chat GPT. Vitesse de chute, délai avant de toucher le sol, calcul de la trajectoire de décélération, formule de cinétique, tout est décrit avec exactitude et précision. Sa lecture finie, un silence retombe, tout le monde est impressionné, jusqu’à ce que sa femme pose, avec flegme, la question qui tue : « What do we need a brain for ? »


    QUELQUES LECTURES QUI AURONT INFLUENCÉ CE COURRIER :

    Éric Sadin — La vie algorithmique

    Jean Baudrillard — Simulacres et Simulation

    Georges Bernanos — La France contre les robots

    Albert Camus — L’homme révolté

    Albert Camus — Discours et conférence de Suède. Édité sous le nom : Discours de Suède

    Miguel de Cervantès — Don Quichotte de la Manche

    Jean Yves Citton — Pour une écologie de l’attention

    Kate Crawford — Contre-atlas de l’Intelligence Artificielle

    Jean-Gabriel Ganascia ­— Le mythe de la Singularité

    Victor Hugo — Discours à l’assemblée/Édité sous le nom : Contre le péril de l’ignorance

    Nancy Huston — L’espèce fabulatrice

    Olivier Lefebvre — Lettre aux ingénieurs qui doutent

    Clément Rosset — Le réel et son double

    Nathalie Sarraute — L’ère du soupçon

    Robert Louis Stevenson — Essai sur l’art de la fiction

    Une réponse à « Allez tous vous faire calculer ! »
    1. Avatar de Zaza
      Zaza

      Mdr g tou lu

      Content de voir que je ne suis pas le seul ingénieur qui a décidé qu’il n’y participerait pas.

      De mon côté, braillant depuis la sixième et un peu avant, des dérives actuelles, j’avais entamé une STI2D. Elle s’est soldée par l’écriture d’insanités sur un afficheur LED auprès de la porte d’entrée et du couloir, faisant rire tout le monde (scientifique faisant de l’art ! Que penser de l’art et de la technique hein ! Grande question !) et assigné à résidence depuis ma plus tendre enfance au devoir de « sauver le monde » pour « aider les gens à se sortir du monde dans lequel ils vivent » alors qu’ils pratiquent l’auto-destruction tout azimuts, à commencer par la romance et l’amour (qui ne se passe jamais comme dans les films — jusqu’au jour où tu te rends compte que tu es seul maître de ton destin, et qu’un destin beau et désirable est quand-même, qui l’eût cru, qu’un destin moyen, terne, tiède et parfois souvent moche, parce que la réalité est toujours plus laide que la fiction hein).

      Faut pas demander aux scientistes d’être intelligents, le déficit de cohérence centrale et le manque d’intelligence tout court est leur moteur principal.

      Ils ont grandi avec le besoin de sauver le monde, surtout contre « l’idéalisme », que leurs parents leur ont dit de mépriser… tout en se revendiquant matérialistes. La mauvaise interprétation du réel, la bipolarité existentielle et essentialiste, l’auto-référence, la psychopathie et plus si affinités, tout en reniant tout principe beau et affectif (car tout est relatif n’oublions pas), engendrant leur réification permanente qui baigne dans un pragmatisme moisi (si tu n’aimes pas tu n’as qu’à pas en consommer !), leur herméneutique doublée d’un jeu de langage permanent (exemple récent de OuiGo ou la SNCF avec le prix des tickets de trains sur l’ensemble du territoire à partir de 15€ — la suite on la connait, c’était le prix le plus bas annoncé d’une ligne sur l’ensemble de toutes les lignes —) qu’ils doublent avec cette « grande difficulté à comprendre les motivations des idéalistes » quand ils critiquent les limites et incohérences de leur système, puis leur inversion pathologique, dont l’exemple récent fut Squeezie, disant que le Co² engendré par son évènement de F1 est quasiment exclusivement de la responsabilité de ses abonnés qui se sont déplacés en voiture plutôt qu’en transports en commun, et qu’ils fallaient qu’ils fassent un effort, parce que « ouais bon merde quoi hein, les autres y sont nuls et y font pas l’effort, puis faut se laisser vivre comme même ».

      Leur cynisme, leur relativisme moral, leur philosophie excessive et merdique, leur pensée en silo, leur mépris de l’amour au profit de la grosse vanne, du gros burger bien gras, comme la grosse basse bien grasse et la couleur bien saturée, de la violence (car l’être humain a toujours été violent t’as juste à regarder l’histoire on ne peut pas y couper, l’homme est réduit à être destructeur c’est dans sa nature !) résonne dans leur crâne vide, dans leur cadavre intellectuel qui pue le cynisme, l’apathie, la faiblesse, la reproduction sociale par fragilité et victimisation, pour ensuite faire sa grosse critique (parce que la France est réputée pour la critique sociale, c’est sa culture et son essence même ! Vive l’ironie, le sarcasme, et pourquoi les gens sont-ils si méchants ouinouin je comprends rien). Faut se demander si la déficience mentale était également une « qualités requises » chez eux. Ces chantres ont voulu nous « libérer des chaînes de la religion », puis ils passent leur temps à psalmodier leurs grosses litanies de merde en érigeant un scientisme, pour ensuite se plaindre de « l’état de la société » et de la « folie des hommes ». Ils défoncent la culture, le ciment d’une nation, et ils se plaignent de la montée de l’extrême droite… Maintenant ils souhaitent ériger la science dans la culture, faire des arts un « pont vers la connaissance ». Qu’est-ce-que c’est pitoyable.

      Au sujet de Bezos, Amazon Prime et Deliveroo font un partenariat, le summum de la merde. Resto de merde, films et séries de merde, jobs de merde pour une vie de merde.

      Je me suis retrouvé dans le « collapso optimiste », je fais du trading et de l’investissement (et j’ai mes raisons), et je pense que ça va quand-même se casser la gueule, et je pense qu’il va y avoir un retour aux choses essentielles, et le rejet des smartphones et compagnie, les GAFAM avec.

      Le problème est plus que l’IA, il est existentiel. L’Homme a été réifié. C’est ce que ton pote n’avait pas compris, ceux à qui je parlais non plus, maintenant ils ont soit des boulots mal payés, soit dans l’armement, soit ils vont être amenés à être remplacés. Ils se foutaient de ma gueule, on voit qui a les genoux qui claquent depuis.

      Merci pour ton message, je suis rassuré de voir que je ne suis pas le seul à le penser.

      Je ne suis toutefois pas d’accord avec l’idée de mettre le « blanc hétéronormé » même si je suis d’accord avec l’idée de fond. Je n’ai pas envie que l’on se retrouve avec une autre forme de ségrégation.

      Encore chapeau l’artiste.

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